LES QUATRE SENS ET DEMI
17 novembre 2025
LES QUATRE SENS ET DEMI
17 novembre 2025

UNE REPRÉSENTATION À FONCTIONS MULTIPLES : Les SORCIÈRES et la SORCELLERIE dans le monde d’aujourd’hui.

Par Didier Masseau

 

Il serait très difficile de recenser les ouvrages, les articles et les émissions consacrés à la sorcellerie et aux sorcières, tant le sujet est exponentiel. Ce thème à entrées multiples, connaît un tel succès qu’il constitue aujourd’hui en lui-même un fait culturel.

Dans La Sorcière (1862), Michelet inaugurait une thématique appelée à connaître un développement particulièrement foisonnant. Le livre érigeait la sorcière en victime innocente de l’infâme Inquisition, ce tribunal créé par l’Église pour réprimer toute conduite jugée hétérodoxe. Pour Michelet, la femme qu’on accusait de pactiser avec le diable et les puissances occultes, était tout simplement une guérisseuse se substituant aux médecins officiels, incompétents et inefficaces, pour soigner les pauvres gens à l’aide de plantes, comme la belladone. Herboriste, en contact avec la Nature, la prétendue sorcière symbolisait une féminité puissante que les défenseurs masculins de l’autorité religieuse voulaient anéantir par le feu des bûchers. Écoutons Michelet, brossant un tableau dont l’origine remonte, selon lui, à l’Antiquité :

« Reines mages de la Perse, ravissante Circé ! sublime Sibylle, hélas ! Qu’êtes-vous devenues ? et quelle barbare transformation !... Celle qui, du trône d’Orient, enseigna les vertus des plantes et le voyage des étoiles, celle qui, au trépide de Delphes, rayonnante du dieu de lumière, donnait ses oracles au monde à genoux, c’est elle, mille ans après, qu’on chasse comme une bête sauvage, qu’on poursuit aux carrefours, honnie, humiliée, tiraillée, lapidée, assise sur des charbons ardents ».

Aux XXᵉ et XXIᵉ siècles, l’idée chemine en de multiples réinterprétations, mais qui s’inscrivent presque toujours dans le sillage de cette analyse fondatrice :

Robert Muchembled, La sorcière au village (1979), Brian Levack, The Witch-Hunt in Early Modern Europe (1995), Ronald Hutton, The Triumph of the Moon (1999), Philippe Lamarque, Histoire de la sorcellerie en France et dans ce monde :de l’Antiquité au XXIe siècle (2003), Monique et Bernard Cottret, Saintes ou sorcières ? L’héroïsme chrétien au féminin (2006) Jean Wirth, La sorcellerie et sa répression en Europe (2023).

Ce n’est ici qu’en avant-goût d’une bibliographie tentaculaire. Parmi les ouvrages plus récents, citons encore : Mona Chollet, Sorcières, La puissance invaincue des femmes (2018), Michelle Zancarini-Fournel, Sorcières et sorciers. Histoire et mythes (2024). La télévision répond également à l’appel par un documentaire tout récent de Marie Thiry intitulé Sorcières, chronique d’un massacre. L’action se déroule de 1560 à 1620, au Pays basque. En 1609, une accusation de sorcellerie, déclenchée par un conflit local, conduit Henri IV à dépêcher une commission d’enquête dans la province du Labourd. Menée par Jean de Lancre, magistrat et redoutable démonologue, l’opération a pour fin de purger le pays de tous les sorciers et sorcières sous l’emprise des démons. S’en suit l’exécution d’un demi- millier de personnes, principalement des femmes mais aussi des enfants et des prêtres.

D’autres disciplines s’emparent du sujet. L’histoire de l’art n’est pas en reste : on pouvait ces derniers mois aller au musée de Pont-Aven en Bretagne, voir une exposition intitulée « Pont-Aven Sorcières ! 1860-1920, Fantômes, savoirs, liberté », avec pour libellé : « A la fin du XIXe siècle, la sorcière n’est plus l’incarnation imaginaire du mal, la vieille femme effrayante des contes. Elle devient symbole de révolte, puissante, face au patriarcat, en harmonie avec la nature : une écoféministe avant l’heure. A l’occasion des 40 ans du musée breton et en partenariat avec le musée d’Orsay, plus d’une cinquantaine d’artistes, d’hier et d’aujourd’hui, illustrent ainsi les thèmes du feu de la nuit, feu au corps, feu du savoir ».

La thèse de Michelet est réinterprétée pour être actualisée en fonction du combat mené par certains courants féministes, écologistes ou écologico-féministes.

Dès 1975, une revue intitulée Sorcières, érigeaient celles-ci en modèles victimaires.

Loin de nous l’idée de critiquer les approches historiques du phénomène. L’émission télévisée citée plus haut, qui s’appuyait sur des enquêtes sérieuses, était fort bien menée et des plus convaincantes.

Soulignons tout de même des confusions, voire des contradictions dans les interprétations et surtout l’instrumentalisation du thème de la sorcellerie par certains de nos contemporains. Dans l’optique d’un féminisme radical, la sorcière d’antan préfigurerait la femme contemporaine, toujours victime d’une société machiste, peu soucieuse d’établir une réelle égalité entre les hommes et les femmes. La discrimination jugée structurelle, cette fois, ne serait nullement soumise aux aléas de l’histoire. Telle est la thèse peu convaincante et déjà ressassée du livre de Mona Chollet, Sorcières, La puissance invaincue des femmes, cité plus haut.

Les inquisiteurs qui accusaient les antiques guérisseuses d’avoir eu une relation charnelle avec le diable, étaient certes animés par un antiféminisme, clair et franc.

Peut-on néanmoins se référer à la sorcière dans la lutte contre la violence faite aujourd’hui aux femmes, et l’ériger en une figure rebelle, incarnant la résistance d’une puissance féminine ? Un tel saut dans le temps, méconnaît l’histoire sociale et culturelle, car la chasse aux sorcières pratiquée aux XVe et XVIe siècles s’inscrit, de toute évidence, dans une société entièrement dominée par le religieux et le sacré, alors que les injustices diverses dont les femmes sont ou seraient les victimes aujourd’hui, dans les sociétés démocratiques, ont lieu dans un monde plutôt hédoniste dans lequel les interdits religieux, quand ils existent, relèvent de choix individuels et tendent plutôt à être minorés ou à disparaître ! On ne recherche plus guère aujourd’hui sur les femmes victimes des hommes les marques que le démon aurait imprimées dans leur chair, conformément à l’ancienne croyance ! Cette méconnaissance et ce malentendu peuvent nuire à la cause féministe elle-même, dans la mesure où tout anachronisme, effaçant le travail de l’histoire, ne permet pas de hiérarchiser, de relativiser et donc de circonscrire les injustices spécifiques dont sont victimes les femmes d’aujourd’hui.

Pour analyser les discriminations dont elles sont sujettes, il faut nécessairement prendre en compte la nature des régimes politiques responsables de l’oppression qui leur ait faite, considérer l’instrumentalisation éventuelle du religieux, et examiner le rôle que jouent les mentalités, soumises à des variations historiques.

Le thème de la sorcière emprunte d’autres chemins, ceux-là glissants et susceptibles également de dérivations tortueuses et suspectes. A l’origine, en Irlande médiévale, des légendes assurent que la fin des récoltes et le début de l’hiver marquent le moment où les morts sortent de terre pour se mêler aux vivants. Aux Etats-Unis, ensuite, la mode Halloween fait fureur, avant de gagner la France.

Le mythe se perpétue dans une optique vulgarisée. Les enfants s’amusent à se faire peur en se déguisant en sorcières. L’insolite, le mystère et les pratiques apparemment magiques se manifestent à bon compte.

Phénomène plus inquiétant, les adultes eux-mêmes se laissent gagner par les doux frissons que suscite la légende parce qu’elle ouvre sur un inconnu qui fait rêver. Si le surnaturel avait une part de vérité ? On aimerait tant y croire, confessent certains, dans des blogs consacrés à la sorcellerie. Lorsqu’on passe toute la journée sur un ordinateur, quand on est condamné à rester enfermé chez soi, par exemple durant le covid, confesse une internaute, on est prêt à tout pour s’évader de ce monde lisse, entièrement programmé et froidement rationnel.

Une Italienne qui se dit catholique, aime retourner à son village où la religion se mêle à la magie. Or elle ne peut, dit-elle, s’empêcher de souscrire à ce mélange des traditions, qui propose des remèdes susceptibles de guérir certaines maladies.

Tous les moyens seraient bons pour échapper aux maux physiques, psychiques ou existentiels qui rongent une partie de nos contemporains : Le Grimoire de la sorcellerie moderne se présente comme un guide d’initiation à ses rituels et à ses sortilèges, tout en proposant des méthodes de divination : comment utiliser des herbes et des cristaux à des fins thérapeutiques.

L’usage du sabbat lui-même ne doit pas être méprisé, pour peu que ses effets portent ses fruits !

L’ouvrage met clairement l’accent sur le bien-être résultant de ces pratiques, et affirme, sans rire, que ce but sera atteint si les traditions anciennes sont respectées et adaptées avec méthode au contexte contemporain ! Il va même jusqu’à revendiquer, avec le plus grand sérieux, la possibilité d’une autonomisation personnelle obtenue par une connaissance bien conduite de la magie ! Les sites proposant des remèdes spirituels prolifèrent : La chronique Ashka « un fond blanc, un visage pâle, un souffle de sang… », Lumière sacrée, Le Cœur de la sorcière, Sorcière lunaire…

Il est d’usage dans de nombreuses librairies de présenter à des lecteurs néophytes ou connaisseurs, un rayon faisant la part belle aux sciences occultes et à la magie. De beaux livres, affichant des couvertures luxueuses, couleur fond bleu nuit, dotées de titres aux lettres d’or : Les Recettes des sorcières, Le Livre des sciences occultes et le Grimoire des plantes.

Le grand bazar de la sorcellerie devient une ressource particulièrement lucrative.

En 2024 Un site, parmi de nombreux autres, s’intitule « Witches ». Il propose un accès au Grimoire de la sorcellerie moderne, mentionné plus haut, mais il propose aussi « Le Livre de sortilège de la sorcière moderne : 130 sorts faciles pour bouleverser votre vie ». L’annonce précise que « chaque sort est conçu pour être lancé sans difficulté, rendant la magie plus abordable pour les novices tout en offrant de la profondeur pour ceux qui ont déjà une certaine expérience ». On peut trouver aussi un guide intitulé « Révélez la sorcière qui dort en vous ! ». Ici les pratiques magiques seraient une voie d’accès aux dispositions émancipatrices qui sommeilleraient en chaque femme ! l’éveil de la conscience critique et la fuite dans un irrationnel de pacotille deviendraient parfaitement convergents. Le sujet, définitivement guéri de ses inclinations névrotiques serait enfin maître de lui-même.

Confronté à une immense demande potentielle, de petits fournisseurs et de plus grandes entreprises se spécialisent dans la vente d’un bazar de la sorcellerie : des baguettes, de l’encens, des chapeaux pointus sont fabriqués à grande échelle et vendus sur la toile. Un marketing extrêmement développé exploite l’attrait exercé par un merveilleux de bas étage et, en même temps, le désir éperdu de se divertir. Des sites pornographiques exploitent, à leur tour, cette manne : dotée d’un immense pouvoir érotique la sorcière envoûterait alors hommes et femmes, parfois dans des rituels initiatiques, exigeant l’entière soumission de ses adeptes évidemment dénudés et embrasés non plus par le feu du bûcher mais par celui du désir.

Avant de tenter une analyse psychologique du phénomène, susceptible de lui conférer une signification globale et unifiée, un constat s’impose : les représentations que nous évoquons sont, à première vue contradictoires : des « sorcières » contemporaines pourraient aider les femmes à échapper aux maux divers qui les accablent, alors même que les pratiques de ces mêmes sorcières, vantées sur les réseaux sociaux, visent à des fins commerciales et consuméristes, qui font la part belle au voyeurisme masculin. Loin d’être doté d’un pouvoir émancipateur, le marketing exerce, au contraire, un pouvoir aliénant sur toutes celles qui se laissent prendre à l’hameçon.

Si l’on admet qu’à l’époque contemporaine la magie tente de combler le vide laissé par l’effacement du religieux, elle témoigne désormais d’une quincaillerie spirituelle dérisoire et représente un substitut frelaté et particulièrement pauvre du sacré véritable. Enfin la mention de la sorcellerie d’antan pour étayer les luttes féminines d’aujourd’hui ajoute de la confusion à la confusion, dans la mesure où il décontextualise une question déjà obscurcie par sa relation avec l’irrationnel contemporain.

Les représentations à des fins diverses de la sorcellerie promeuvent, bien sûr, un pouvoir immédiat du sujet : la sensation de maîtriser les événements, en oubliant le monde désenchanté, soumis aux impératifs de la froide raison qui en explique laborieusement les mécanismes. Les psychanalystes évoqueront sans doute à ce propos une réactivation de la toute-puissance infantile et donc une régression psychique. Le plus inquiétant peut-être est surtout, nous semble-t-il, la présence d’un mot, à entrées multiples, la sorcellerie, pouvant servir à des fins diverses et contradictoires, sans que le sujet en ait réellement conscience : la sorcière condamnée au bûcher, au nom d’un pouvoir illimité du religieux, est mise sur le même plan que la femme moderne luttant dans une société démocratique et laïque pour faire triompher son droit à l’égalité. Les aspirations spirituelles les plus hautes se voient confondues avec les crédulités les plus désarmantes. Le consumérisme insistant est perçu comme une voie d’accès à l’émancipation des femmes. Ce qui relève d’un désir individuel (obtenir un prétendu gain de puissance sur les êtres et les choses, en recourant des pratiques magiques) est interprété comme une aspiration des plus légitimes servant l’intérêt collectif.

Au siècle des Lumières, le fanatisme religieux était accusé de plonger le « genre humain » dans l’obscurantisme. Au lieu de lutter contre la superstition, dit Voltaire dans l’article « Sorciers » des Questions sur l’Encyclopédie, les châtiments cruels ne font qu’entretenir un climat de peur, qui entretient l’irrationnel et étouffe la conscience critique des individus. Les sorcières d’aujourd’hui, à la fois victimes et toutes puissantes, innocentes et malfaisantes, porteuses des valeurs féministes et érotisées par le regard masculin, sont un référent qui entretient toutes les confusions possibles. Quant aux modes de guérison par les plantes pratiquées bénéfiquement par les « sorcières » d’autrefois, ils sont souvent utilisés comme un amusement ou un délassement pour un sujet désœuvré, avide de distraction, bien éloigné des malheureux d’antan cherchant à calmer leurs souffrances. Le contexte historique des pratiques de sorcellerie est certes rappelé par les historiens véritables, mais il est aussi effacé, mal compris ou instrumentalisé par des vulgarisateurs, qui traitent d’un sujet porteur, trouvant facilement son public. Les réponses données par les intervenants médiatiques permettent à la fois de calmer des peurs, d’activer des désirs et d’alimenter des revendications insuffisamment réfléchies. Dans un monde perçu comme vide, dans lequel les repères les plus anciens disparaissent, le vocabulaire de la sorcellerie, ajoute du vide au vide, dans un brouillard indistinct, où triomphe le flou conceptuel. Une part du nihilisme contemporain trouve ici ses marques de fabrique les plus évidentes et les plus tenaces.

Didier Masseau

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