A NE PAS MANQUER
29 janvier 2026
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L’ADOLESCENCE: l’âge de la solitude

It's been so lonely without you here

Like a bird without a song

Nothing can stop these lonely tears from falling

Tell me, baby, where did I go wrong?”

Noting compares to you, Prince 1984,

 Interprétée par Sinead O’connor en 1990

 

   Introduction clinique

    Il y a bientôt six ans, nous avons organisé un colloque sur le thème de l’exil à l’IMM. Nous avions invité un groupe de psychiatres et de psychologues du Costa Rica. L’une des présentations (Harroyo Araya et al, 2019) portait sur un dispositif psychosocial mis en place chez les « Bribris », une communauté indigène du sud du pays, après une flambée de suicides chez des jeunes de cette ethnie. Ce dispositif reposait sur des rencontres régulières avec des psychologues, intégrées dans la vie même de la communauté.

   Un an plus tard, lors d’un voyage au Costa Rica j’ai rencontré les femmes cheffes de cette communauté. Elles m’ont confirmé que cette flambée suicidaire avait     cessé. Quand je leur ai demandé comment elles comprenaient ce qui s’était passé, leur réponse m’a particulièrement interpellé.

    Elles ont décrit ce que l’on       pourrait qualifier de processus d’acculturation :

Des jeunes à qui l’on n’avait pas suffisamment transmis les valeurs, les coutumes, les repères symboliques de leur culture, ou bien à qui l’on avait transmis uniquement que l’expérience d’une oppression occidentale.

En effet, jusqu’en 1972 les langues indigènes étaient interdites au Costa Rica, moment de leur reconnaissance. Ce début de considération de ses ethnies faisait suite à des persécutions par les colons et leurs descendants, et la campagne d’extermination de la conquête qui s’est étendu jusqu’au début du XXe siècle.

Ces jeunes se retrouvaient alors surexposés aux mirages de la surconsommation, à un idéal de vie auquel leur condition sociale ne leur permettait pas d’accéder. Les équipes parlaient d’une double exclusion. Elles ne parlaient pas de solitude. Pourtant c’est bien en restaurant le lien social que la situation s’est améliorée. C’est à partir de cette situation, quasi expérimentale, que nous allons essayer de poser quelques repères sur l’expérience de la solitude, à l’adolescence.

Constat contemporain

À une échelle beaucoup plus large, d’après le premier rapport de l’OMS sur ce sujet paru en juin 2025[1],  on estime aujourd’hui qu’entre 17 et 21 % des jeunes de 13 à 29 ans dans le monde déclarent se sentir seuls[2]. Plus précisément 21% chez les 13-17, contre 15% chez les 30-60, et près de 11% chez les plus âgés.

On y précise une prédominance féminine très nette : Puisque que cela touche environ 24 % chez les adolescentes, contre 17 % chez les garçons.

Mais de quoi parle-t-on exactement quand on parle de solitude en santé mentale ?

 

Dans ce rapport, la solitude est définie comme : « un sentiment personnel douloureux. Elle survient lorsque les relations d’une personne ne correspondent pas à ses désirs ou besoins ». Il s’agit donc d’une expérience subjective. Elle est distinguée de l’isolement, qui renvoie plutôt à une pauvreté objective des relations sociales. Les deux notions sont proches, souvent intriquées. Selon les cultures, elles peuvent même se recouvrir. Elles permettent ensemble de penser le lien social, qui est au cœur de cette réflexion de ce rapport.

Ce qui est présenté comme historique par l’OMS. Pourtant ce n’est pas tant la découverte du phénomène, ou son rapport à la précarité sociale, qui en fait le caractère historique.

Ce qui est inédit c’est d’abord le fait qu’il soit désormais considéré comme un indice de santé mentale, avec des conséquences psychiques et somatiques. La Dépression, mais aussi les maladies cardiovasculaires, diabète, déclin cognitif. Pourtant ces liens étaient déjà implicitement connus, puisque l’anxiété ou la dépression peuvent favoriser ces troubles somatiques.

L’autre nouveauté c’est l’ampleur du phénomène, et le fait qu’il touche massivement les plus jeunes. Cela éclaire d’ailleurs autrement le recours aux écrans qui inquiètent tant, et par extension, cela questionne sur l’absence de protection. Sachant la facilité qu’il y a à accéder directement à des jeunes en situation de solitude par le biais des écrans, des réseaux, n’est-ce pas un problème que de laisser sans protection ceux qui peuvent être dans la détresse ?

Pour le comprendre, on ne peut rester à un niveau statistique ou épidémiologique, ni même neurologique, qui ne nous permettent aux mieux de préciser l’observation, il faut faire appel à sa phénoménologie, à sa logique psychologique.  

La solitude : universelle, mais relative.

On pourrait penser que la solitude a toujours existé. De tout temps. Partout. Et pourtant, elle n’a pas de mot universel pour se dire[1].

Selon les cultures, elle peut être considérée comme un retrait fécond, un temps de recueillement, un moment de création, surtout en occident.

Par endroit, on ne la désigne qu’en passant par son versant négatif, et s’exprimera dans un vécu du rejet, d’abandon, ou d’ostracisation.

De même, la philosophie phénoménologique ne l’a pas nommée non plus explicitement, mais elle en est pourtant un des fondements ; chez Sartre ou Kierkegaard, la solitude est au cœur de la crainte du néant de l’être ou de l’angoisse d’exister.

En psychanalyse, Freud ne l’a pas véritablement conceptualisée, non plus Winnicott, en revanche, l’a évoqué, dans son versant positif : la capacité à être seul en présence de quelqu’un, serait pour lui le signe de santé psychique.

L’homme étant un animal social, la solitude est inhérente à l’expérience des relations. On comprend qu’elle puisse devenir un problème en cas de rejet, de stigmatisation, de déchéance. Dans ces cas il s’agit d’un vécu de séparation imposée, c’est à dire à une absence douloureuse, ce qui aurait dû être là, et qui n’y est pas. Cela renvoie à l’expérience dépressive.

L’isolement qui lui est associé, dans la mesure où ce sentiment de solitude est absent, se caractérise par une certaine pauvreté des relations sociales, c’est à dire qu’elle renvoie plutôt au champ de la carence. 

Alors qu’il a été jusqu’ici si peu conceptualisé, si peu considéré, comment ce fait-il que l’on découvre, qu’un sentiment si universel puisse aujourd’hui s’imposer comme un problème de santé mentale ?

N’est-ce pas justement un signe des temps ? celui de la dépression et de la carence ?

Pourquoi l’adolescence est le moment de la solitude ?

L’adolescence est précisément le moment où le sujet quitte le lieu de l’enfance. C’est une période de transition, qui implique une mise à distance des relations familiales et une intégration progressive du groupe des pairs, avant de rejoindre celui des adultes, dans un temps qui leur appartient : le futur.

Avec la puberté, les relations aux parents, aux frères et sœurs changent.

Ce qui faisait autorité auparavant se fissure.

Progressivement, souvent sans s’en rendre compte, l’adolescent peut commencer à se sentir en trop. Dans le meilleur des cas, c’est une libération : La découverte de l’amour érotique et des potentialités d’un corps nouveau, qui marquent le début d’une nouvelle aventure tournée vers l’avenir.

Mais entre les deux, juste au départ du processus, il y a un moment de chute.

Les croyances de l’enfance s’effondrent. Les récits familiaux apparaissent comme mensongers ou troués, parcellaires. L’autorité parentale est disqualifiée, ce qui entraîne un vécu de déréliction. Un atterrissage forcé, dans une ambiance de détresse.

Mais entre les deux, juste au départ du processus, il y a un moment de chute.

Les croyances de l’enfance s’effondrent. Les récits familiaux apparaissent comme mensongers ou troués, parcellaires. L’autorité parentale est disqualifiée, ce qui entraîne un vécu de déréliction. Un atterrissage forcé, dans une ambiance de détresse.

C’est le moment où les traumatismes anciens refont surface ; Où les abandons sont revécus une seconde fois ; Où les histoires familiales se réactualisent, et sèment une grande confusion.

Cette solitude est pourtant une étape structurante, quand elle s’inscrit dans une période d’expérimentation riche et nourrissante : faites d’expériences de relations d’amitié intenses, de rencontres amoureuses passionnées. Et même si l’enfance peut rester idéalisée avec ambivalence, la solitude est la marque qui garantit l’indépendance et l’accession à une nouvelle d’autonomie. Dans un environnement qui porte, dans une ambiance sécure, la solitude s’éprouve comme un espace de liberté.

Dans tous les cas, pour le jeune pubère, l’adolescence est un véritable crash-test narcissique.

Car dans le cas où les liens familiaux lâchent trop tôt ; que les pairs se tiennent à distance ; que l’amour se dérobe, alors, quand tous ces facteurs s’accumulent, la solitude n’est plus synonyme d’absence, elle devient vide.

C’est de l’esseulement : Une solitude radicale. C’est dans ces cas que les risques psychopathologiques sont les plus alarmants.

Facteurs contemporains.

Si la détresse de la solitude aujourd’hui est si visible, c’est que l’individualisme, cette façon d’accorder foi en l’individu, qui aura permis l’élargissement de ses degrés de liberté, conduit l’adolescent non seulement à sentir le poids de sa responsabilité, mais aussi à devenir son propre référentiel. L’individu moderne, laïc et rationnel, doit croire en lui-même. Il doit se convaincre que lui seul, tel un demi-dieu, peut modifier son destin. Ne plus rien laisser au hasard. Convaincu que le collectif, n’est plus qu’aliénation, il interroge son image peut dire la vérité sur ce qu’il est, par un selfie, une story Instagram, voire une IRM. Quand l’adolescent est renvoyé sans cesse à lui-même, son être risque de se dissoudre dans sa propre image (Votadoro, 2025).

Alors, quand il se sent seul, partir à la recherche d’un alter-ego, un amour, s’impose avec une urgence d’autant plus que son désir déchire son corps, doublé du besoin de se sentir incarné, en chair. Alors il risque de se heurter à la salle de marché des applications de rencontre, l’amour gagné par le capitalisme (Illouz, 2019), il en consomme sur le mode du « fast-love », facilement jetable. Cet amour qui se dérobe, c’est aussi cela la solitude.

L’attaque des lien collectifs, institutionnels familiaux et amicaux, touchent sans doute plus les filles, qui perçoivent davantage la pression normative et se heurtent à une contradiction : être seule plutôt que mal accompagnée, et en même temps, vivre le rêve de princesse dans son château, ses enfants, construire sa famille.

Dans ce montage, être seul, peut renvoyer à une virtualité, dont l’épaisseur de l’expérience, l’absence d’un autre, se trouve amplifié dans le miroir. Alors le souvenir de ce qu’il a donné, les moments partagés apaisent la douleur en soi. En revanche, si cette absence est impensable, s’il s’agit d’un abandon accompagné de désespoir, voire pire encore, d’une présence fantomatique, qui transforme l’absence en vide dans le miroir. Alors, l’adolescent tel un vampire affamé d’un autre, ne voit rien, ni personne. Il se sent comme un damné, ni vivant, ni mort, par-delà la solitude, comme les personnages du « Huis-clos » de Jean Paul Sartre (1945), absent et aliéné au miroir du regard d’autrui, sans plus d’intimité, sans plus d’avenir… se libérer consistera à se défaire de ce jugement, ne plus croire aux images trompeuses, mais dans son désir de vivre sa propre vie. Pour cela il aura sans doute besoin d’un autre qui l’autorise à y croire.

Conclusion

Pour conclure, avec Sartre, on a longtemps cru que l’enfer c’était les autres. Depuis, l’individu moderne produit de l’individualisme néo-libéral, précise que l’enfer c’est les autres surtout quand ils sont absents.

Conférence pour l’encéphale

Le 21 janvier 2026

Biblio

Arroyo Araya H., Herrera Gonzalez Dg (2019). Psychosocial Analysis of Suicide in Young Bribris People. Reflexiones [online]. 2019, vol. 98, n.2, pp. 7-22. ISSN 1659-2859.  http://dx.doi.org/10.15517/rr.v98i2.34665.

Illouz, E. (2019). La fin de l’amour : Enquête sur un désarroi contemporain. Paris, France : Seuil.

Pailler, C. (1992). Les indigènes du Costa Rica : éveil d’une conscience ? Caravelle. Cahiers du monde hispanique et luso-brésilien, (59), 127–137. https://doi.org/10.3406/carav.1992.2519

Sartre JP (1945) Huis clos, Gallimard.

Votadoro P. Du pouvoir à l’impuissance psychiatrique, essor du paradigme du handicap sur le corps imaginaire (2025), Dialogue et Controverse, n 1 SPF&AFP, p. 25-50.

Pablo Votadoro, Phd, pédopsychiatre, chercheur associé au PPCP, département de psychiatrie de l’adolescent et du jeune adulte, Institut Médico-chirurgical Montsouris, Paris Cité.

 

 

[1] Voir le rapport OMS, ibidem

[1] https://www.who.int/groups/commission-on-social-connection

[2] -enfin majoritairement dans le monde Occidental puisque ce sont ces pays là qui ont été majoritairement étudiés, bien que les chiffres soient plus faibles en Europe qu’en Afrique.

 

 

 

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