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5 mars 2025LA NEF DES FOUS
OU
LE COMBLE DE L’ANGOISSE
L’article de Didier Masseau invite d’abord à suspendre nos critères modernes afin de comprendre la conception de la folie au XVe siècle comme une véritable « vision du monde », marquée par l’angoisse religieuse et les représentations collectives de l’époque. La Nef des fous de Sébastien Brant y apparaît comme un miroir social : elle dénonce la perte généralisée du sens, la corruption des mœurs et l’oubli de Dieu, décrivant une société en plein chaos moral. Ce climat de peur et de culpabilisation, nourri par les guerres, la peste, le schisme religieux et les prédictions apocalyptiques, entretient une obsession du péché et du salut, telle que l’ont analysée Jean Delumeau et Michel Foucault.
Dans cette perspective, la folie est représentée comme un monde renversé : Brant comme Bosch en donnent l’image d’une humanité qui perd la raison et retombe dans l’animalité, tandis que l’entonnoir ou le follis symbolisent un vide spirituel et un désordre universel. Loin du « grand renfermement » que Foucault situait au Moyen Âge, la Nef des fous témoigne plutôt d’une étape préparatoire, où la satire morale annonce un regard social qui mènera plus tard à l’exclusion institutionnelle des fous.
Ce tableau fait enfin écho à notre époque. Si la folie de Brant renvoyait à une perte du sens divin dans un univers saturé de religion, la nôtre se rattache davantage à l’individualisme et à l’absence de garde-fous collectifs. Pourtant, au-delà de ces contrastes, un point commun demeure : hier comme aujourd’hui, la folie exprime une inquiétude profonde, liée à la perte de repères et à l’angoisse d’un monde fragile.
LA NEF DES FOUS » OU LE COMBLE DE L’ANGOISSE
En 1494 paraissait à Bâle un poème intitulé Das Narren schiff ( La nef des fous ) de Sébastien Brant. L’ouvrage fut rédigé d’abord en allemand, donc en langue vulgaire, ce qui était tout à fait inhabituel. Le succès fut immédiat et immense. Les réimpressions se succédèrent rapidement. Le livre fut alors traduit en latin, mais aussi en français et en anglais. Nul doute qu’il fut l’un des plus lus au XVIe siècle en Europe. L’intrigue est simple : des fous s’entassent dans un bateau qui les emporte pour une destination inconnue. Ils sont tous revêtus du costume traditionnel qui signifie la folie au Moyen Age : un bonnet à deux pointes, munies de clochettes à leur bout, un ample manteau et des chaussures pointues ou à talons. Certains tiennent une marotte dans la main, à savoir un bâton orné d’une tête caricaturale et bouffonne. Cet habillement est celui qu’on revêt pour participer au carnaval. Brant critique sévèrement ce moment festif, où toutes les fantaisies sont permises et les hiérarchies traditionnelles momentanément renversées. Précisons aussi que ce vêtement est également celui du bouffon de cour.
Avant de porter un regard sur cet ouvrage, un préalable est nécessaire.
Ecartons, au moins pour un temps, notre point de vue de moderne et évitons de porter tout jugement prématuré sur la conception de la « folie » qui serait à l’œuvre dans ce poème. Notre démarche est justement d’avoir choisi un objet d’étude, impliquant « une vision du monde », totalement étrangère à la nôtre. C’est cette distance immense qui peut être un élément productif de sens, dans la mesure où elle nous oblige à mettre entre parenthèses les critères de jugement auxquels on a habituellement recours, pour circonscrire, décrire et interpréter la maladie mentale. Il convient d’adopter ici une démarche susceptible de secouer nos habitudes culturelles et de conférer à notre jugement, lors du retour au présent, une agilité et une acuité plus grandes.
Pour Lucien Febvre, le grand historien fondateur de l’Ecole des Annales, l’expression « vision du monde » témoigne d’une construction collective et dynamique, modelée par des éléments culturels, religieux, et sociaux. Celle-ci repose sur des représentations largement partagées dont les fondements sont en grande partie inconscients. Selon Febvre, cette « vision du monde » est profondément dépendante d’un moment historique qu’il est impératif de délimiter avec le plus de précision possible. Ainsi, dans le cas qui nous intéresse, il ne faut pas se borner à la représentation du « fou » en vigueur durant le Moyen Age envisagé dans sa globalité, mais examiner celle qui prévaut à la fin du XVe siècle, une période marquée par une angoisse collective tout à fait particulière qu’il nous faudra examiner.
L’envahissement du mal
Brant se livre à une satire littéraire qui n’épargne aucun être humain de la société de son temps. Tous les comportements sont flétris : les manquements aux devoirs sociaux les plus élémentaires, la quête effrénée des modes culturelles ou vestimentaires jugées frivoles et absurdes, les travers propres à toutes les professions, les vices auxquels succombent même les gens d’Eglise, la pratique des prophéties et de l’astrologie, car « ce n’est pas croire en Dieu que de croire aux étoiles », mais aussi l’explorateur qui voudrait connaître les extrémités de la terre, le guerrier comme l’avocat. « Le premier écorche ses victimes », alors que « le second tire ses ruses du fond de l’encrier ». Si la folie n’est pas décrite comme une mal spécifique, c’est parce qu’elle est partout :
« Il n’est aucun milieu
à l’abri des scandales
il n’est de rang social
où ne se cache un mal
où tout ne se dégrade
tout prêt à s’écrouler »
Chaque séquence de cette longue suite d’extravagances est illustrée par l’image d’un « fou » en proie à une lubie particulière, qui lui a fait perdre conjointement le chemin de la vertu et celui de la vérité. Dans tous les cas, le message de Dieu serait oublié et la morale chrétienne totalement bafouée. Brant porte un regard très sombre et quasi désespéré sur la société à laquelle il appartient, car très rares seraient les sages qui continueraient à obéir à la parole divine :
« Le monde est dans le noir,
et va tête baissée
tout droit dans le péché.
Les rues grouillent de fous
qui battent la campagne
mais nul ne reconnaît
qu’il mérite ce nom ».
Cette méconnaissance est peut-être la pire des situations, car l’humanité est en train de perdre tous ses repères : ceux qui invitent chaque individu à comprendre qui il est, en se livrant à une introspection bénéfique et ceux destinés à la collectivité tout entière lui permettant de comprendre ce que le trépas signifie et de faire, en conséquence, son salut. On notera, au passage, que cette hantise de la mort est illustrée par de nombreux titres imprimés de la fin du XVe siècle, comme les Arts de mourir et les différentes variantes de l’Apocalypse.
La profonde angoisse dont témoigne la Nef des fous est, en effet, profondément religieuse. Le pouvoir divin a doté sa créature de ce que l’on appelle le « sens », à savoir le pouvoir élémentaire de distinguer le bien du mal, et de gouverner sa vie pour trouver le chemin du Vrai, celui qui, inscrit dans l’Ancien et le Nouveau Testament, échappe au temps humain.
Les « insensés » qui ont oublié cette donnée fondamentale de leur existence terrestre, errent en ce bas-monde, tels des aveugles en quête d’éléments compensateurs ou de refuges illusoires. En s’embarquant dans une nef, il semble qu’ils veulent fuir le monde, mais cette embarcation ne les mène nulle part. En agissant ainsi, ils optent pour une autre errance, venant se substituer à la première, la nouvelle étant même encore plus inquiétante que la première, car la mer qu’ils ont choisi d’affronter est perçue, au Moyen Age, comme un élément particulièrement dangereux et plein de mystères, un vide aux limites totalement incertaines :
« Nous cherchons notre chance
tout au fond de la vase
voilà pourquoi bientôt
nous allons échouer,
le mât est arraché
et tout est emporté,
la voile et les cordages.
La nage est impossible
dans la mer déchaînée ;
les vagues sont trop hautes
pour les escalader,
lorsqu’on s’imagine
être en haut de la crête,
elles vous jettent bas »
Peuvent subvenir des accalmies provisoires ou apparentes, mais il s’agit d’espoirs toujours trompeurs et l’errance maritime s’achèvera de toute façon par un naufrage.
L’angoisse qui sous-tend l’œuvre est accrue par une autre incertitude, encore plus pesante que les précédentes : la confiance absolue que les chrétiens ont en la personne du Christ, risque d’être troublée par l’existence d’un prophète malveillant se faisant passer pour l’envoyé de Dieu : celui qu’on appelle l’Antéchrist, un faux messie, venu pour tromper l’humanité, alors même que semble approcher la fin des temps. Dans ce monde devenu opaque et presque illisible, les signes divins eux-mêmes ne sont plus tout à fait clairs :
« Les temps sont révolus
la fin des temps approche !
Je crains que l’Antéchrist
ne soit plus loin d’ici !
la foi repose en tout
sur trois grands fondements,
l’Ecriture et le dogme
avec les indulgences
dont aujourd’hui personne
ne fait plus aucun cas. »
Les conquêtes du présent : l’imprimerie, les grandes découvertes apparaissent comme des moyens de se détourner de Dieu. La pratique des indulgences- l’obtention d’une réduction du temps passé au purgatoire, moyennant une contribution financière versée à l’Eglise- est interprétée comme une conduite pernicieuse qui détourne les hommes de l’orthodoxie catholique. La vérité par essence intangible serait constamment altérée par des innovations aux fondements douteux et les caprices des hommes que l’avenir balayera. Dans ces conditions, la plus grande des « folies » est d’oublier que ce monde- ci est périssable et que le salut doit être l’objectif prioritaire des préoccupations humaines.
Peur et angoisse en Occident à la fin du XVe siècle.
Pour évoquer brièvement le contexte historique expliquant cette situation, on ne peut que se référer à deux ouvrages incontournables du grand historien Jean Delumeau : La peur en occident, XIVe-XVIIIe siècles (1978) et Le péché et la peur. La culpabilisation en Occident, XIIIe -XVIIIe siècles (1983 ). Les deux livres évoquent une réaction immédiate, liée à un danger identifiable, mais aussi un état d’angoisse, provoqué par une inquiétude plus diffuse et sans doute moins consciente de son origine et de ses causes, érigeant le péché en une donnée obsédante et dévoratrice .
Dans La nef des fous, peur et angoisse coexistent, et souvent se font écho, dans un écheveau complexe d’obsessions récurrentes. Durant la deuxième moitié du XVe siècle, les prédictions apocalyptiques se multiplient. Comme le souligne Jean Delumeau : « on a davantage peint, sculpté, décrit et annoncé la fin des temps au cours des XVe-XVIe siècles que durant le Moyen Age classique ». ( Le péché et la peur ) Le phénomène s’explique en grande partie par les conséquences de la peste noire qui dévaste l’Occident au milieu du XIVe siècle, par les guerres incessantes et tout particulièrement la Guerre de cent ans, par la pression exercée par les Turcs, enfin par le grand schisme qui déchire, comme on sait, la chrétienté catholique européenne entre la fin du XIVe siècle et le début du XVe siècle.
Les calamités accumulées finissent par engendrer un sentiment de sidération, comme si l’humanité ne parvenait plus à relever la tête et à maîtriser son destin. Dans ce cas, ce sont les turpitudes des hommes, mais aussi les conduites d’une Eglise passant pour affreusement pécheresse qui sont rendues responsables des malheurs de tous. Pour ramener les pécheurs dans le droit chemin et les inviter à se préoccuper de leur salut, l’Eglise ne cesse de dramatiser la mort. Les images macabres prolifèrent. Un squelette vient souvent doubler la représentation d’une jeune fille resplendissante de beauté. Des amants vivent un plaisir charnel tout en étant la proie d’un mal qui les ronge et commence déjà à décomposer leur corps. La mort saisit les êtres alors même qu’ils connaissent un moment intense de vitalité. Dans les manuels de confession, comme dans les danses macabres, le désir de jouir est implacablement sanctionné.
La représentation du fou et de la folie
Sur ce fond d’inquiétude et d’extrême culpabilisation, il nous faut revenir à la représentation du fou et de la folie dans l’ouvrage de Brandt. Rappelons d’abord que la folie n’est pas au Moyen Age considérée comme une maladie mentale atteignant la psyché, mais relève d’un dysfonctionnement des humeurs, que nous n’étudierons pas dans le cadre de cet article. Importent surtout ici les modes religieux d’explication, désignant la variété des conduites que les « insensés » sont susceptibles d’adopter. L’angoisse généralisée qui affecte la société du temps, montre des individus, ayant abandonné la logique la plus élémentaire voulue par Dieu, pour s’ébattre dans un monde représentant l’envers de celui qui devrait prévaloir. L’entonnoir renversé que porte sur leur tête plusieurs personnages des illustrations de la Nef des fous témoigne d’un monde à l’envers. Les récipients ne peuvent plus s’écouler comme ils ont été fabriqués pour le faire. De manière générale les objets sont détournés de leur fonction première, et les « fous » ne savent ou ne veulent plus s’en servir. Un messager utilise des patins à glace pour courir sur le sable, un vieillard fait la leçon à un singe et à un gnome. S’inspirant directement de Brant, le célèbre Jérôme Bosch est l’auteur d’un tableau qu’il intitule, à son tour, La Nef des fous. Le peintre s’évertue à montrer qu’aucune forme n’est stable en ce monde et qu’il y règne un désordre absolu.
D’étranges et fascinantes métamorphoses en cours, représentent une menace perpétuelle pesant sur les êtres humains et la nature qui les environne.
Il n’est plus de frontière entre les animaux, les végétaux et les hommes. Ceux-ci semblent guettés par l’animalité, comme si cette situation était à la fois une conduite assumée et une fin redoutée. Métaphores et comparaisons animales parsèment le texte pour sanctionner les vices : un glouton « remplit sa bedaine » qui est comme le ventre d’une vache, le vin mord un ivrogne « comme un serpent ». Le roi Midas qui voulait tout changer en or, est soudain affligé d’oreilles d’âne, et doit se couvrir la tête pour qu’on ne puisse apercevoir cette monstruosité. A la cour, une femme décente garde les yeux baissés et tente de se prémunir contre les propos flatteurs et les clins d’œil provoquants dont elle est assaillie, « car tous les courtisans ressemblent à des loups habillés en bergers ». Quant aux mauvais prêtres, ils sont « des matous en chaleur ». La métaphore animale est si fréquente qu’elle devient un mot de passe, témoignant d’une obsession : au lieu de s’élever spirituellement, l’homme retrouve avec jubilation une animalité primitive. La grossièreté des manières et la rusticité des mœurs témoignent d’une méconnaissance inquiétante du sacré. Incapable de jouer de la harpe et du luth, les instruments des anges, le fou ne sait que souffler dans une vulgaire cornemuse, qui détient une relation d’analogie avec son propre corps, car il est une conception pneumatique de la « folie ».
L’ étymon latin du mot étant « follis » qui signifie un soufflet ou un sac plein d’air, le « songe creux » est, par voie de conséquence, celui dont le corps détient un excès d’air rendant impossible toute réflexion consistante.
Notons, encore dans le poème de Brant, comme dans le tableau de Bosch, la hantise de la monstruosité : des déformations corporelles, des visages hagards, effarés, paralysés par la stupeur, ou dissimulés sous un capuchon signifiant qu’ils sont prisonniers d’eux-mêmes et se tiennent isolés de la société.
Une comparaison entre ce moment historique et notre temps présent s’impose. Nous éprouvons aussi, dans ce premier quart du XXIe siècle, le sentiment d’une perte des repères les plus anciens et d’une crise des valeurs, qui se traduit aussi par une inquiétude sourde. Néanmoins, on pourrait dire aussi que la situation est exactement inverse de celle évoquée par Brant.
Alors que l’auteur de La nef des fous témoigne d’une inquiétude profondément religieuse, et d’une culpabilisation extrême des individus, nous vivons au contraire dans une société qui n’est plus soumise au « tout religieux », pour reprendre la juste expression de Marcel Gauchet, et dans laquelle les choix en matière religieuse ne relèvent plus que de l’espace privé. Toute conduite fondamentale dictée par une institution étatique ou ecclésiastique exerçant une contrainte généralisée sur les individus, hors de leurs choix personnels, fait problème lorsqu’elle n’est pas rejetée d’emblée et par principe. On peut dire que globalement le bonheur individuel et les pratiques hédonistes qui l’accompagnent deviennent les biens les plus convoités, le fait n’ayant même pas besoin d’être théorisé et défini, tant il est devenu consubstantiel aux mœurs et aux règles de vie qui prédominent actuellement. Or l’individu entièrement livré à lui-même, et à ses interrogations dans une monde technologique en pleine mutation connaît de nouvelles formes d’inquiétude ou d’angoisse.
On peut estimer que la maladie mentale entretient des liens divers avec un mal de vivre avivé, sinon engendré, par cette nouvelle situation d’un individu privé des antiques « garde-fous » qui lui dictaient sa conduite. A la fin du XVe siècle, la « folie » représente la perte du « sens » qui est un don de Dieu. Les conduites absurdes des « insensés », tournées en dérision par Brant, relèvent d’une pédagogie visant à redonner de puissants fondements moraux à une société en plein désarroi, comme l’a montré Michel Foucault dans l’Histoire de la folie à l’âge classique. Ces évocations révèlent aussi, nous semble-t-il, par-delà cette volonté de moralisation signalée par le philosophe, une profonde angoisse provoquée par les conduites humaines : la « folie » est, en cette fin du XVe siècle, l’expression spectaculaire et multiforme d’un chaos, d’un abîme logé au fond de l’âme humaine, une nuit qu’on ne parvient pas à percer. La mer qui emporte la nef sans nautonier symbolise l’extrême fragilité de ce monde-ci et la folie elle-même, lorsque ses habitants emportés par une fureur qui les submerge ne savent plus discerner les signes d’une transcendance qui est sur le point de les abandonner.
Didier Masseau