LE CHAT de S. – Me, myself and I.
14 janvier 2026« MAGNIPULATION »
Par Alain KSENSEE
L’autre soir, au fond de ma tanière, je lisais, bien évidemment, enfin, probablement, encore que rien ne soit établi à ce sujet : un livre qui présentait tout de même un intérêt certain. Cette lecture me pesait, je ne sais trop pourquoi, et je songeais avec une pointe de nostalgie au temps qui passe, au temps retrouvé, au temps perdu, à sa recherche, comme dirait Marcel. La nostalgie me berçait doucement, par petites vagues.
Je quittai donc mon bureau. En franchissant le seuil, j’entrai dans le cercle familial. J’y cherchais un réconfort , ou peut-être le terme est-il excessif ! Disons un regard bienveillant. Je l’obtins un instant, puis très vite les yeux de ma famille m’abandonnèrent pour s’abreuver à ce que je méprise d’ordinaire : cette surface froide, impersonnelle, cette distance paradoxale qui rapproche tout en éloignant : la tétine de verre, comme disait Kundera. Autrement dit : la télévision.
C’était une chaîne d’information en continu. Il n’y en a pas tant que cela en France — ailleurs, elles pullulent — mais celles qui existent déversent leurs nouvelles sans relâche, du matin au soir. Tout y paraît sérieux, enveloppé d’une pseudo-neutralité que je n’oserais qualifier de bienveillante, mais qui s’affiche comme telle.
Je restai là, intrigué. À l’écran, une assemblée d’hommes et de femmes parlant avec assurance : le général Machin, la journaliste Machine, des experts militaires à la chaîne, un général, un supragénéral, un capitaine, un colonel, une éditorialiste, un journaliste de droite, de gauche, du centre — le tout orchestré par un présentateur impeccable, costume-cravate, lunettes, gravité savamment dosée.
Je regardais d’abord cela avec une pointe de mépris. Mais le mépris n’est pas ma tasse de thé. Pourtant, chaque soir, ma famille se branche sur la tétine de verre, et moi avec, à condition que ce soit un film et non une série. Les séries me laissent en suspens, dans une attente interminable, toujours « à suivre ». J’aime que les choses se terminent. Pourquoi ? Longue histoire. Très névrotique. Passons.
Peu à peu, mon attention fut happée par des images de guerre : des bateaux, des flottes, le drapeau américain… Vous l’aurez compris, il s’agissait du Proche-Orient. Le ton montait : les choses étaient imminentes. Les choses… c’est vite dit. La guerre — n’a-t-on pas oublié ce que cela signifie réellement ?
Je pensais aussi à ces jeunes, probablement privilégiés comme nous l’étions en 1968, qui manifestaient aujourd’hui en Iran, mais dans un tout autre contexte. Nous criions « CRS-SS ». Un professeur de philosophie (que je ne nommerai pas) m’avait fait remarquer un jour, avec sa bonhomie habituelle : « Si vous aviez été sous un vrai régime SS, vous n’auriez pas eu le temps de crier CRS/SS. » Aujourd’hui, on parle de « refus d’obtempérer » et d’illimitation des forces. Le monde a changé, mais la rhétorique demeure.
Bref : la guerre était annoncée comme imminente. Je m’assis, j’attendis. Et peu à peu, je me
surpris à devenir tendu, inquiet, impatient. Allait-il y avoir guerre ? J’observais ces messieurs gravement alignés, ces cartes, ces images de missiles… et je repensais à mes petits soldats d’enfant. Oui, je l’avoue sans détour : j’aimais jouer à la guerre, tirer les nattes des filles ! Oh excusez-moi pour le « genré » et la culture de domination. Ah à propos de domination….
Les heures passèrent.
23 h. Puis 23 h 30. Puis minuit.
« Ne nous quittez pas, les développements sont imminents », répétait le journaliste.
Et finalement : rien.
Aucun développement. Le statu quo.
C’est alors qu’une colère tranquille m’a saisi. La chaîne et son journaliste avait faient leur travail : elle m’avait excité, tenu en haleine, fabriqué de l’attente . Bref, manipulé pour produire du buzz. Est-ce donc cela notre époque ? Une fabrique permanente de buzz ?
Je me demande même si, dans certaines publications saturées de biomarqueurs, souvent plus fantasmés que réels ? On ne cherche pas, là aussi, à faire le buzz
Il faut espérer. Proust, dans Le Temps retrouvé, ne s’en est pas privé. Et, il demeure, pour moi, l’un des livres indispensables pour penser le temps, la mémoire et la transmission.
À une autre fois.
Alain KSENSEE
