Le dévoiement du désir mimétique
13 avril 2026
Le dévoiement du désir mimétique
13 avril 2026

ADDICTIONS ÉTUDIANTES : UNE FAIM DE VIVRE SOUS EMPRISE

Dire que nos étudiants sont en souffrance est un euphémisme. Face à cette situation alarmante les pouvoirs publics sont absents, apparemment englués dans des querelles politiciennes qui détruisent la confiance en leur capacité d’action. Comment réagissent les étudiants dont la précarité ne cesse d’augmenter ? Quel sentiment les traverse entre abandon et résignation ? La solution toxique semble non seulement plus importante que prévue, mais aussi, largement  sous-estimée, quant à son impact,  notamment à cette période de forte vulnérabilité du développement.

Les chiffres :

Cela semble commencer bien avant l’entrée dans les études supérieures.

Au départ, il y a des conditions de vie à l’école. Selon une étude, 15% des lycéens présentent des signes de burn-out avec épuisement, manque de motivation, perte de sens, 17% seraient « des désengagés » et 30 % des élèves risquent de décrocher scolairement [1]. Donc, çà commence mal et va aller en s’aggravant. Déjà, la solution addictive aux substances psychoactives pour fuir cette réalité, n’est pas rare.

Tout ceci est bien sûr le résultat d’une anxiété et d’une vulnérabilité dépressive importantes chez les élèves. Plusieurs facteurs concourent à cette aggravation : «  la pression scolaire » fourre tout difficile à objectiver, qui regroupe l’exigence scolaire, la distance professeurs-élèves, la compétition et surtout les angoisses parentales liées à des exigences narcissiques et à un sentiment qui prévaut de précarité dans l’avenir.

Face aux enjeux scolaires, une enquête de l’Association des Parents d’Élèves (APE), indique que 72 % des parents ressentent une anxiété considérable [2]. Dans le registre de la compétition : « Parcoursup » une véritable machine à angoisser - selon une étude de 2023 du Ministère de l'Éducation Nationale, 68 % des lycéens ressentent un stress significatif lors de la période des candidatures sur Parcoursup [2].

Les programmes sans cesse objets de réformes maltraitantes, et un système scolaire dysfonctionnel et en perte de vitesse comme le classement PISA le démontre, avec des enseignants non seulement insuffisamment formés, mais aussi insuffisamment sélectionnés car recrutés pour répondre à la pénurie plus que sur une vocation. Le métier ne fait plus rêver, d’ailleurs,  il  est constamment dénigré par les politiques, les enseignants eux-mêmes et les parents.

Toutes ses dérives aboutissent à un résultat sans appel. La France grâce à son nivellement par le bas, a obtenu le bonnet d’âne des pays industrialisés au classement PISA, se positionnant 23e en mathématiques, 28e en lecture et 26e en sciences sur les 85 pays participants, avec une chute historique des performances.  Le commentaire des responsables, « on remonte », apparait au mieux, comme bien ironique [3].

C’est bien au niveau systémique que parait se situer le problème, puisque les élèves ne sont pas les seuls à subir les conséquences de cette dérive. En effet,  38% des enseignants interrogés se sentent émotionnellement « vidés » par leur travail une fois par semaine au moins. Plus de 80% des enseignants présentent un score faisant référence à un épuisement émotionnel moyen ou fort [4].

L’inadaptation du système scolaire prolonge ses effets jusqu’aux bancs de la fac.  Dans l’enseignement supérieur, même constat, puisque d’après une enquête menée par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche auprès de 12 000 bacheliers, un quart des étudiants de L1 quitte l’université à l’issue de cette première année, 19 % se réorientent vers une autre filière (une école, un IUT…), 6 % arrêtent leurs études avec des disparités importantes ( 11 % pour les bacheliers technologiques et 24 % pour les bacheliers professionnels) et 20 % sortent de l’enseignement supérieur sans diplôme [5]. La difficulté à s’organiser est un facteur important et rencontré par 42 % des étudiants de L1, mais surtout 38 % à 64 % d’entre eux disent manquer d’intérêt pour les matières étudiées. C’est donc le décalage avec la réalité de l’enseignement universitaire et de ses exigences, le grand responsable.

En réformant l’école, en introduisant des choix de spécialités au lycée, a-t-on pensé que cela pourrait améliorer la motivation, diminuer l’errance  ? Alors, pourquoi de tels chiffres, puisque la moitié des décrocheurs avaient pourtant choisi leur filière ?

Les étudiants :

Les données sont assez variables selon les études car  la France n’est pas dotée d’un organisme centralisateur comme celui des pays scandinaves.

Selon une enquête de l’Observatoire national de la vie étudiante, environ 4 % des personnes inscrites à l’université consommeraient des psychostimulants afin d’améliorer leurs performances ou réussir un examen, soit environ 100 000 étudiants [6].

Dans l’étude COSYS (COgnitive Enhancement and Consumption of Psychoactive Substances Among Youth Students) du CEID (Comité d'Étude et d'Information sur la Drogue et les Addictions), 20 % des étudiants utilisent des psychotropes et confient le faire pour gérer leur stress. Ils ont alors recours à plus de substances illicites (cannabis) que licites (anxiolytiques) [7].

Dans notre étude certaines drogues ou substances légales sont en effet associées à une volonté de productivité accrue : café, boissons énergisantes (Red Bull), médicaments sans ordonnance comme des vitamines ou des antiasthéniques (Guronsan) [8].

Pour améliorer leurs performances aux examens, certains étudiants ont de plus en plus recours à des dérivés d’amphétamines, comme la Ritaline prescrit dans les cas de troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), ce qui reste encore assez rare. Cependant aux États-Unis, des associations alertent sur les sur-diagnostics d’hyperactivité, conduisant à un véritable dopage généralisé dans le milieu étudiant. Comme nous les imitons très souvent à retardement, restons vigilants. Même la cocaïne ou la 3MC (3-MMC ou 3-methylmethcathinone) semblent pouvoir être prise dans cet objectif de productivité, lors des révisions ou des examens, mais leurs effets secondaires notamment une « descente » difficile font que leur efficacité est moindre que celle de la Ritaline.  

Un autre aspect du « shoot » étudiant, sont les soirées ou les « breaks », espace-temps de lâcher-prise par rapport à la « servitude volontaire » [9] où nombre de substances circulent. La première d’entre elles, serait la cocaïne dont la consommation a explosé grâce à une baisse du prix et une augmentation du titrage et des effets. On retrouve également de la MDMA et de l’ecstasy, très prisées dans ce cadre récréatif, souvent associées à de fortes prises d’alcool dont elles retardent les effets négatifs, mais qui exposent à un risque de danger accru à distance de la soirée initiale.

 Ce ne sont pas les seules consommations puisque, les étudiants ont aussi recours à des anxiolytiques (15 % des médicaments les plus expérimentés),  voire à des somnifères (11 %) ou des antidépresseurs (6 %),  qui ne devraient pas être accessibles, puisque sur ordonnance, sauf quand ils rencontrent des Médecins Généralistes sur-prescripteurs.

Ce qui interroge le corps médical sur leur éthique, ce d’autant que cela concerne particulièrement des enfants de médecins et pharmaciens tout au long de leurs études. La pression connue lors de la première année commune aux études de santé (PACES) n’a été  parfois que le début d’une descente aux enfers et il est peu probable que les choses s’améliorent avec le « Parcours Accès Spécifique Santé » (PASS) ou la LAS (licence avec option "accès santé).

 Les années COVID et le confinement ont été particulièrement éprouvants pour les étudiants en médecine. Ce qui peut paraitre apparemment paradoxal, car ils connaissent les risques et les dangers, alors qu’ils sont parmi les étudiants prenant le plus de drogues, légales ou non, pour booster leurs performances et gérer leur stress [10, 11].

Dans une thèse sur les prises de stimulants chez les étudiants en médecine, Julie Delay observe en effet que les psychotropes sont principalement pris pour dormir (66,8 %) et contre le stress (56,3 %) [12]. Cela va dans le sens de l’étude Go-student [13] où l’on retrouve chez les étudiants, de toutes les disciplines, de nombreux troubles psychiatriques : des troubles du sommeil, -50 % des étudiants interrogés-, les symptômes dépressifs -41 %, l’anxiété généralisée -49 %-. Ces troubles peuvent participer à la perte de concentration, à la baisse des performances cognitives ainsi qu’accompagner le sentiment de solitude qui touche près de 50 % des étudiants.  Alors, quand ce  « sentiment » s’accompagne de déliquescence de la vie sociale, sous la  tyrannie de l’intimité par les réseaux sociaux,  cette conjugaison peut conduire à un détournement de produits, à la recherche d’un effet explosif.  L’isolement que cela produit, peut aggraver un sentiment de désespoir, qui constitue un facteur de risque suicidaire majeur. Le tragique serait de ne pas pouvoir remplacer une relation, substituer l’humain, par le toxique sans se leurrer. La réponse à ce tragique, c’est de créer des espaces d’accueil à cette souffrance, en offrant la possibilité d’une relation présentielle, en réponse.  A un âge carrefour de la vie, des professionnels peuvent créer les conditions d’un  « transfert », qui serait aussi une œuvre de substitution à la perte, non de simulation.

Comparaison :

Par comparaison, aux États-Unis -même si les données varient selon les années et les études- le taux d’usage expérimental de drogues illicites (toutes confondues) chez les étudiants américains est historiquement plus élevé qu’en Europe, 35 % contre 18 %. Bien qu’il y ait une tendance à la hausse en Europe, l’usage de certaines substances aux Etats-Unis comme les amphétamines et l’ecstasy reste encore nettement plus élevé que la moyenne européenne [14]  

Propositions de réponse ? :

Pratiquement rien ou si peu.

La MILDECA et la Conférence des grandes Ecoles (CGE) se sont mobilisées conjointement contre les addictions en milieu étudiant. En annonçant la signature d’une convention avec Centrale Supélec, Agro Paris Tech et l’IOGS, les trois grandes écoles du plateau de Saclay ont rejoint ainsi l’EM Normandie, l’EPF et l’ESSCA,  afin de soutenir des actions de prévention et de promotion de la santé des étudiants, notamment pour dé-normaliser les conduites addictives en milieu festif. 

Bien qu’en s’inscrivant dans un objectif global de lutte contre les conduites addictives, elles ont pris pour cible le « Binge-drinking »[1],mais aussi les «intoxications alcooliques aiguës » ou les « alcoolisations massives ». Or, on sait que ces conduites prolongent celles déjà observées dès la fin du lycée avec un tiers des jeunes de 17 ans, qui disent avoir bu plus de 5 verres en une seule occasion au cours des 30 derniers jours , dont 13,6% ont  connu des API répétées (au moins trois épisodes au cours du mois).API dont il n’est pas inutile de rappeler les dommages qu’elles causent au cerveau en développement  

Cela est un premier pas louable, puisque cela concerne 34 000 étudiants. Le financement de 491 000€ sur trois ans, pour un tel projet ne représente qu’une goutte d’eau dans une mare devenue marécageuse. L’Etat, les élus et les édiles n’ont visiblement toujours pas véritablement pris la mesure de l’ampleur du problème. Il y a en France 3 millions d’étudiants si 4% (120000) sont touchés par une addiction réelle, 15 à 20% sont à risque (600000).

 L’ambition générale du MILDECA serait de créer les conditions d’un « environnement protecteur », favorable à la prévention et au sentiment de bien-être, tant sur le lieu des études, du travail que sur les lieux de vie, pas seulement dans le campus mais aussi en dehors. Il faut espérer que cela ne soit pas un vœu pieux et/ou un simple effet d’annonce. Cet environnement se doit d’abord d’être contenant (assurant la sécurité), cela risque de ne pas être le cas, s’il suit l’exemple des réponses qui semblent  incohérentes  pour pallier à la précarité alimentaire [ 15, 16, 17, 18].

Certaines universités fort heureusement en ont pris conscience. Ainsi l’L’université Paris-Cité a noué un partenariat avec la consultation pour les étudiants du service universitaire du Pr Corcos de l’Institut Montsouris, qui a en son sein une unité médicale d’addictologie. Mais cela reste des initiatives localisées et non intégrées dans une politique d’ensemble adaptée sur le plan national. Une politique globale de prévention ne devrait pas se limiter aux bonnes volontés, mais devraient diffuser un message plus clair, qui puisse contrer entre autre celui des médias, qui diffusent massivement des modèles basées sur la perfomence à tout prix.  

[1] Ingestion d’alcool dans un temps très court, avec recherche d’ivresse, connu également sous le terme d’API (Alcoolisations Ponctuelles Importantes),

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