Les deux premiers numéros de notre revue « Dialogues et Controverses » sont parus
31 mars 2026Le dévoiement du désir mimétique
Il y a une quinzaine d’années, nous recevions à la table de la revue « Psychiatrie Française » , le Dr Henri Grivois qui dirigeait les urgences ados de l’Hôtel Dieu à Paris , accompagné, c’était exceptionnel, de René Girard. Ce souvenir m’est revenu teinté de regrets parce que nous ne les avions pas accueillis aussi bien que nous l’aurions voulu. L’après midi était des plus nourris, entre la recherche de Grivois sur les premiers moments de bascule délirante des adolescents d’un côté et toutes les élaborations de René Girard à propos du désir mimétique, du bouc émissaire et de sa thèse élaborée dans son livre : « la violence et le sacré ».
Quand on sait combien ce désir mimétique, posséder ce que l’autre garde et montre, a pris de l’importance dans notre monde, quelle surprise. Alors que les américains connaissent bien ses travaux (il était professeur influent à Stanford) , Peter Thiel, le créateur milliardaire de PayPal, Vance le vice-président des Etats Unis et tout l’entourage de Donald Trump se sont déclarés défenseurs des thèses de Girard en les tordant et les forçant à leur sauce. Il s’agit en reconnaissant le désir mimétique de s’en dégager par domination pour résoudre les violences « du peuple ». Extraordinaire, et habillée de philosophie , cette domination est légitimée.
Des anti-Prométhée : lui, donne le feu des Dieux aux hommes, à ses dépens, pour qu’ils construisent leur civilisation. Là, c’est l’inverse, on leur enlève le feu pour mieux prendre et occuper la place des dieux. N’oublions pas que Elon Musk pense de même, grâce à la science : tout sera robotisé et plus rentable et surtout fiable.
Girard l’homme de culture, élève de l’école des Chartes, anthropologue, au service de l’ordre futur !!!!!!
Yves Manela

2 Comments
Cher Monsieur,
Chers confrères,
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre commentaire consacré au dévoiement des travaux de René Girard, mis au service du politique ou, plus exactement repris dans certains contextes politiques contemporains, notamment dans l’entourage du président des États-Unis.
Je dois dire que cette mise en perspective, que j’ignorais, m’a particulièrement éclairé, et je vous remercie de nous en avoir fait part. Un peu d’intelligence, beaucoup d’intelligence, et surtout du recul, sont toujours bienvenus.
Sans remettre en cause votre analyse et bien au contraire, il me semble que votre réflexion peut être prolongée par une remarque plus générale. L’histoire des idées montre en effet que les grandes constructions théoriques, qu’elles soient philosophiques ou anthropologiques, ont presque toujours été susceptibles de reprises, d’interprétations, voire de réorientations dans des contextes politiques variés.
Ainsi, la philosophie des Lumières, pourtant porteuse d’un idéal d’émancipation, a donné lieu à des usages multiples. De même, l’idéalisme allemand a été mobilisé dans des perspectives parfois très éloignées de ses formulations initiales : utilisé par certains courants réactionnaires après la Révolution française, il a également été, par la suite, convoqué, souvent de manière partielle ou déformée, dans des constructions politiques ultérieures dont celle de la politique du IIIème Reich.
Ces déplacements ne relèvent pas nécessairement d’un simple détournement, mais témoignent d’un phénomène plus structurel : les systèmes politiques, pour se penser et se légitimer, s’appuient fréquemment sur des cadres théoriques préexistants, qu’ils réinterprètent à leur manière ; mais au service d’un seul projet : le Pouvoir. Ce processus concerne, à des degrés divers, aussi bien les régimes démocratiques où ces duperies sont plus difficile à distinguer que dans d’autres formes d’organisation politique ou le Pouvoir est magnifié autour d’un homme.
Dans cette perspective, il n’est peut-être pas inutile de porter un regard analogue sur ce qui se joue aujourd’hui dans notre propre champ. En France, dans le domaine de la psychiatrie, les approches contemporaines centrées sur le neurodéveloppement tendent à s’appuyer sur une pensée technique qui, progressivement, peut prendre la forme d’une véritable idéologie.
Cette orientation ne se réduit pas à ses apports scientifiques, réels et importants, mais s’inscrit aussi dans une filiation plus ancienne : elle réactive, sous une forme contemporaine, l’une des dimensions majeures de la philosophie des Lumières, à savoir la primauté accordée à la rationalité technique et à l’expérimentation comme voies privilégiées d’accès à la vérité.
C’est en ce sens que l’on peut parler moins d’une rupture que d’une continuité : une même confiance dans les dispositifs techniques et expérimentaux peut, selon les contextes, soutenir aussi bien un projet d’émancipation qu’orienter plus fortement les pratiques et les décisions institutionnelles.
Dans ce contexte, certaines évolutions institutionnelles méritent d’être considérées avec attention. La situation de la fondation Vallée, profondément marquée par l’œuvre de Roger Misès, apparaît à cet égard comme un point de sensibilité. Longtemps reconnue pour son rôle pionnier dans l’élaboration de dispositifs de soins à destination des enfants et des adolescents, elle se trouve aujourd’hui prise dans des dynamiques de transformation qui interrogent les équilibres entre différentes approches du soin.
Il ne s’agit pas ici de formuler un jugement, mais plutôt de souligner combien les orientations théoriques et les cadres institutionnels sont étroitement liés, et combien leurs évolutions respectives gagnent à être pensées conjointement.
Je tiens une nouvelle fois à vous remercier pour la qualité de votre billet, qui ouvre précisément cet espace de réflexion et de mise en perspective.
Poursuivons ce dialogue : il est, me semble-t-il, au cœur de notre responsabilité commune.
Avec mes sentiments confraternels.
Kirios.
Cher confrère
Vos remarques me touchent car elles décrivent très justement ce que je pense et demandent une analyse rigoureuses des bouleversements actuels et des choix d orientation de la psychiatrie