Quand une catégorie politique a des effets sur les enfants et sur la psychiatrie
1 juin 2026A l’heure où les réseaux sociaux suscitent de nouvelles formes d’anxiété, où les influenceurs de tout acabit règnent en maîtres sur les personnes vulnérables, en se jouant parfois de leur fragilité psychique, où le sujet souffrant d’un trouble passager ou profond, est en mal d’écoute ou d’accueil ; lorsqu’on ne cesse de déplorer les difficultés institutionnelles et financières de l’hôpital psychiatrique, quand on ne prononce plus que les mots « doute », ou « inquiétude », se pencher sur les débuts de l’histoire de la psychiatrie peut être réconfortant, car il s’agit cette fois d’un moment heureux et, nous semble-t-il, satisfaisant pour l’esprit. Les deux médecins, pionniers de la psychiatrie, Philippe Pinel et Joseph Daquin, qu’étudie ici Didier Masseau, en témoignent. Ils sont eux résolument optimistes, relativement confiants dans les méthodes qu’ils préconisent, et surtout plein d’espoir dans les forces intellectuelles inspirant leur action. Il situera d’abord leur réflexion dans le contexte culturel de l’époque, car Pinel et Daquin sont à plusieurs égards des héritiers de la philosophie des Lumières. Il soulignera ensuite, point essentiel, leur volonté de redéfinir la relation entre médecin et patient, ce qui implique de nouvelles approches thérapeutiques. Il traitera enfin de la naissance de l’asile psychiatrique en revisitant l’Histoire de la folie à l’âge classique de Michel Foucault. Le sujet a semblé suffisamment riche pour être ainsi traité en quatre articles, que précédera le préambule qui suit.
Deux figures fondatrices de la psychiatrie française :
Philippe Pinel et Joseph Daquin.
Nommé Médecin-chef d’abord à l’Asile de Bicêtre, le 25 août 1793, puis à l’Hospice National des femmes, dite la Salpêtrière le 13 mai 1795, le célèbre Philippe Pinel (1745-1826) a quelque peu éclipsé le nom de Joseph Daquin (1732-1815), qui fut, comme lui, un pionnier de la psychiatrie. Passionné par l’hygiène médicale, Daquin prend en 1788 la direction de la Maison des Incurables dont un quartier est réservé aux malades mentaux ; en 1791, nous sommes en pleine Révolution, il publie La philosophie de la folie. Pinel, quant à lui, est l’auteur de deux ouvrages fondamentaux, pour qui s’intéresse à l’histoire de la psychiatrie : Nosographie philosophique ou La méthode de l’analyse appliquée à la médecine (1797) et un Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale ou la manie (1800). Les deux médecins, aussi bien par les titres de leurs ouvrages que par leur position respective sur la maladie mentale, sont très proches l’un de l’autre. Daquin dédie à Pinel, en des termes très élogieux, la seconde édition de La Philosophie de la folie parue en 1804.
Au milieu du XIXe siècle, un aliéniste Brierre de Boismont, soupçonne Pinel d’avoir voulu oublier volontairement l’œuvre de son confrère, pour s’assurer la priorité du nouveau traitement destiné aux fous. Nous ne traiterons pas de cette polémique, pour nous pencher exclusivement sur la nature et les immenses conséquences de la nouvelle approche de l’aliénation mentale pratiquée par ces deux personnalités prestigieuses. Leurs prises de position ont été largement commentées et étudiées par les historiens, les philosophes et les spécialistes de la psychiatrie : Philippe Pinel est le premier, rappelle-t-on toujours, à avoir ôté aux aliénés de Bicêtre les chaînes qui les enserraient cruellement. En 1977, dans son très célèbre ouvrage Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault soulignait l’immense pouvoir moral dont Philippe Pinel s’était vu investi, le présentant également comme l’inventeur de l’asile moderne, ce mode de réclusion sur lequel régnerait en maître le psychiatre, figure nouvelle des temps modernes.
Ce dossier, nous semble-t-il, mérite d’être réouvert. Revenons sur ce moment historique qui soulève de multiples questions et dont les immenses conséquences se font sentir jusqu’à nos jours. Assistons-nous à une réelle rupture dans la représentation de la folie, dans la manière de la circonscrire et de la soigner ? Un point est radicalement nouveau : le médecin, dans les dernières années de l’Ancien Régime et durant la Révolution, animé par l’esprit philosophique du XVIIIe siècle, est littéralement fasciné par la maladie mentale : comment considérer un être humain, parfois insensible aux mauvais traitements qu’il subit, incapable de comprendre la parole qu’on lui adresse, alors que la raison confondue, depuis les Grecs, avec le logos, définit l’être humain ? S’agit-il d’un dérèglement monstrueux de la nature, ou d’une altération explicable de celle-ci et susceptible d’être corrigée par des soins attentifs ? Autre point nouveau, la réflexion portant sur l’origine de la maladie mentale. Elle tiendrait « quelquefois à des lésions physiques ou à une disposition originaire, le plus souvent à des affections morales très vives et fortement contrariées », le mot « moral » étant en grande partie synonyme de « psychologique ». Ce qui peut préfigurer la théorie du désir contrarié et du refoulement. Il nous faudra, aussi, réfléchir aux nouvelles méthodes thérapeutiques s’inscrivant dans le fil de ces visées « philosophiques »: le lieu et les conditions d’enfermement des malades, les soins hygiéniques qu’il convient de leur apporter, la nourriture qu’il faut leur réserver. Nous tenterons de déterminer la part de rupture ou de continuité qu’implique cette représentation de la maladie mentale, car Pinel et Daquin, en dépit de l’innovation de leurs recherches, s’appuient encore sur l’ancienne médecine hippocratique et galénique, impliquant une représentation du corps et de la psyché, totalement différente de celle qui sous-tend la médecine moderne. Nous finirons par une relecture de l’Histoire de la folie de Michel Foucault, car sa brillante thèse qui a convaincu et fasciné de nombreux intellectuels, peut être réexaminée. Ceux qui s’efforcent de répondre aux multiples défis que pose aujourd’hui la psychiatrie et qui, plus largement, aspirent à échapper au désordre du monde, trouveront sans doute dans les écrits de ces deux penseurs quelques précieuses bouées de sauvetage ou des référents susceptibles de les inspirer.
Didier MASSEAU
Philippe Pinel et Joseph Daquin.
