Deux figures fondatrices de la psychiatrie française :
29 juin 2026Abécédaire désordonné des expressions adolescentes[1]
Une année pour expliquer dans le social, pour comprendre dans le soin.
Résumé : Cet article invite à s’intéresser aux expressions langagières florissantes des adolescents. Il justifie son intérêt pour tenter de saisir certains aspects de la situation de jeunesse dans le monde social d’aujourd’hui, et de ce point de vue, il rappelle que l’acteur de terrain auprès des jeunes doit parfois œuvrer en anthropologue : comprendre la culture de l’autre, pour saisir sa vision du monde et ses conditions sociales. Mais n’est ce pas aussi la base de la démarche du clinicien, qui doit tenter de comprendre à un âge où l’être, ou ne pas l’être (compris), est une vraie question.
“Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus ; il n'est resté de leur dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres”.
François de Chateaubriand, Mémoire d’Outre-tombe, 1822.
Le pari de la poésie
Le pari que nous nous sommes lancés, serait de proposer une locution, une expression, un mot qui dans le flux des conversations adolescentes, ou dans le flot des chansons, celles qui, de la rue aux réseaux sociaux, en passant par la cour d’école, rappelle ce qu’est une langue vivante : un bouillon de culture duquel peut émerger à chaque instant un trait de poésie. Si Cortazar disait vrai à propos de la concomitance des boutons et de la poésie à l’adolescence, la montée en puissance hormonale de l’excitation peut nous conduire à nous intéresser aux symptômes du débordement corporel, répertoriés dans les classifications psychiatriques, ou bien à la prose de la jeunesse dans ses bavardages quotidiens. Leur proximité tient autant à la médiation du langage dans l’expression des maux, qu’aux enjeux sociaux sur lesquels ils se construisent. On peut se référer à Georges Devereux ou Ian Hacking, qui montrent bien qu’à l’échelle d’une collectivité et d’un temps historique, comme les expressions, les symptômes vont et viennent, en particulier à l’adolescence, n’en déplaise à la neurobiologie. Alors, s’intéresser à la langue n’est sans doute pas très éloigné de l’étude du symptôme dans son contexte social. C’est juste un problème de langage, les symptômes grevés par leur forme littérale, pour les rendre indéchiffrables partagent le même souci de cryptage que les productions oniriques. En cela, tous deux ne doivent pas moins à la poésie que les expressions verbales.
Émergence d’une culture jeune
Depuis que l’adolescence existe, en tant que groupe de classe d’âge, forgée autour de l’école, elle s’est construite comme groupe social chargé de permettre les mutations de la société[1].
C’est avec la généralisation de la scolarité que l’idée de l’adolescence s’est construite, transcendant ainsi les classes sociales. En effet, puisque l’encadrement de la jeunesse est bâti sur un principe d’égalité, il est relativement homogène dans l’ensemble des pays de l’OCDE, que ce soit dans l’enseignement ou dans les contraintes, bien qu’il existe des formes plus ou moins libérales de faire fonctionner ce cadre. Donc, sur ce cadre scolaire s’est construit un groupe de classe d’âge assez proche dans une même aire culturelle, bien qu’au prix d’un certain mépris des disparités sociales.
En pratique, l’adolescence se retrouve à mener ce mandat de préparer le futur, dans un conflit générationnel, tantôt dans le rôle de Pinocchio à rééduquer, tantôt dans le rôle de modèles de Narcisses à imiter. Alors, cette même ambivalence peut se trouver à porter les enjeux du futur, de sorte que, plus l’avenir inquiète, plus il devient nécessaire de contrôler la jeunesse, tandis qu’à l’inverse, lorsqu’elle est source d’espoir, l’adolescent peut incarner la liberté et la créativité. Dans tous les cas, cette attitude vis-à-vis de la jeunesse participe à la constitution d’une jeunesse qui finit par se penser suffisamment homogène malgré les différences flagrantes. Pour preuve, comme cela a été constaté chez certaines minorités sociales, il existe des cultures propres à chaque groupe social, dans la mesure où ses membres cultivent leur différence et, corrélativement, leur identité.
Or, il existe une culture jeune, avec des intérêts artistiques spécifiques, des goûts culinaires identifiables, une mode vestimentaire qui se diffuse dans les écoles, les quartiers ; ces caractéristiques sont bien identifiées dans les études de consommation[2]. La culture adolescente a ceci de particulier qu’elle est ouverte et se diffuse progressivement à l’ensemble de la société avec l’accession de cette classe d’âge au statut d’adulte. Dans son rôle mutagène de la société, cette classe d’âge vient imposer ses goûts à la culture. Ainsi, chaque génération aura laissé une trace dans l’histoire musicale, cinématographique ou des arts plastiques.
Les mots adolescents
Il en va ainsi pour la langue : il y a bien, à chaque génération, le souci de ne pas se faire comprendre par la génération du dessus. C’est une expérience commune qu’à partir de trente ans, un phrasé, des mots ou des expressions prononcées par des adolescents deviennent difficilement compréhensibles. À titre d’exemple, le chanteur Renaud pour la génération 1970-1980, Aya Nakamura pour celle des années 2010-2020, ou encore Théodora ; entre les deux, les années du rap français, avec les groupes NTM, IAM… sont sans doute les meilleurs représentants de cette disruption du langage parlé. À la fois témoignage et diffuseur auprès du grand public de cet artisanat linguistique, parfois très local et souvent issu des zones les plus marginales, comme les banlieues des grandes villes, ces chanteurs sont les caisses de résonance de la créativité linguistique.
Du point de vue linguistique, cela reste un langage familier, recourant particulièrement au verlan (idiome de la pègre du début du XXᵉ siècle), à des mots issus des langues de l’immigration, présentes dans les milieux populaires, et à des créations lexicales à partir de procédés linguistiques[3].
Ce constat prolonge celui des psychologues rédacteurs des 100 mots de l’adolescent, qui, à l’écoute de leurs jeunes patients, ont colligé dans un mini-dictionnaire un vocabulaire qui reflète les enjeux psychiques à cet âge de la vie. Toutefois, ils insistent sur le caractère théâtral, voire musical, de la langue « étrangère aux adultes » des adolescents. Ils relèvent également « l’art de jouer avec les mots, la place occupée par la gestuelle, la puissance des images qui rapproche le langage adolescent de la langue des rêves »[4] (p. 58).
Bien entendu, la créativité à l’œuvre dans la réinvention de la langue s’inscrit dans l’appétit relationnel et l’excitation sexuelle, d’où ce corps comme secoué par les mots, dans une gestuelle qui déborde la signification des paroles, emporté déjà vers une autre idée. La part sexuelle de certaines jaculations verbales n’est pas méconnue, pour preuve l’insistance de certains parents à obtenir un diagnostic de trouble de l’attention afin d’opérer la castration chimique nécessaire à la concentration sur une langue strictement adulte. Aujourd’hui, on peut constater une évolution géographique et une accélération de la vitesse de diffusion, du fait des possibilités offertes par Internet et les réseaux sociaux. Cette extension des possibilités aura pour effet de sélectionner des locutions ayant de fortes résonances avec les enjeux nouveaux, qui n’ont pas encore trouvé de pratiques suffisamment stabilisées. C’est notre hypothèse. Et parmi celles-là, celles qui connaîtront le plus grand succès seront celles qui donnent forme aux problématiques les plus saillantes de la période contemporaine. À la manière des mythes de Roland Barthes, elles puisent dans le connu pour traduire une question politique sous une forme dépolitisée[5]. Ces productions collectives parlent de notre époque et des problématiques nouvelles, pour lesquelles il est devenu nécessaire d’opérer une révision de la langue afin de trouver une façon nouvelle d’en parler. La disruption du langage parlé que cela produit crée la possibilité, pour chaque adolescent, de trouver de nouveaux mots pour dire et penser.
Pourquoi faire ?
Décrypter les expressions langagières pourrait s’avérer pour le psychiatre accordant encore une signification au symptôme, une sorte d’exercice, comme l’entraînement pour le sportif, la simulation pour le pilote. En mettant la moisson discursive issue des bavardages quotidiens sur l’établi, il s’attardera sur ce sur quoi bute la compréhension, sur l’originalité, la dissonance ou au contraire le point d’orgue, certain que certaines expressions échappent par nature à la sagacité acquise par l’expérience de la docte profession.
Bien entendu la question est passionnante, et le défi lancé à la pensée peut s’avérer un challenge intellectuel suffisant pour briller. Mais le clinicien est sans doute moins préoccupé par sa personne, et c’est sa chance, que par les moyens de comprendre ce que les patients essaient de lui exprimer. Là encore, ce n’est pas tant la quête de vérité qui malgré la beauté de la démarche scientifique ou la noblesse intellectuelle, dont il serait question. Ce qui soucie le clinicien, acteur de terrain, est la démarche thérapeutique, et dans cette mesure il va s’ingénier à soutenir la position d’altérité, de sorte à limiter la nécessité cryptique du vocabulaire ; car s’il y a un enjeu spécifique de la psychiatrie de l’adolescent ce pourrait être celui de déjouer les logiques de pouvoir[6] qui empêchent de retrouver l’accordage nécessaire. Quand l’émancipation de la phase pubertaire peut se transformer en plongeon, l’accordage passé des premières années de vie équivaut à un encordage au-dessus du gouffre, une question de sécurité. Dès lors, dans le contexte clinique, comprendre n’est plus un exercice de style, mais plutôt un plan de sauvetage pour que le symptôme ne soit plus la bouée nécessaire, la seule option de survie.
Le mois prochain :
« Et C’est Ok ! »
P. Votadoro
[1] Votadoro, P. (2019). L’école pour devenir adulte : La pédopsychiatrie, pourquoi faire ? Psychiatrie Française, 2, 87-123.
[2] Rapport CREDOC, cahier de recherche, les jeunes d’aujourd’hui, quelle consommation pour demain ? décembre 2012 : « Chaque génération est animée par des motivations d’achats différentes, correspondant à des niveaux de réalisation de soi qui se déploient depuis la sphère de la satisfaction des besoins jusqu’à la sphère de celle des désirs. Le désir de consommation, qui s’est véritablement développé avec la société de consommation, s’est peu à peu étendu à l’ensemble des classes sociales et des différents secteurs de la consommation » p. 99. https://www.credoc.fr/publications/les-jeunes-daujourdhui-quelle-societe-pour-demain.
[3] Palma S., « Le phénomène du détournement dans le langage des jeunes », Pratiques, 159-160 | 2013, 98-108.
[4] Dargent F., Estellon V. (2018), Les 100 mots adolescents, Que sais-je, PUF.
[5] Barthes R., Mythologies, Paris, Éditions du Seuil, 1957
[6] Votadoro P. (2007)« Clinique du pouvoir à l’adolescence », Enfances et psy, n° 36, p. 154-164.
[1] Pablo Votadoro, PhD, pédopsychiatre, département de psychiatrie de l’adolescent et du jeune adulte institut Montsouris, chercheur associé au PCPP Paris Cité.
[1] Pablo Votadoro, PhD, pédopsychiatre, département de psychiatrie de l’adolescent et du jeune adulte institut Montsouris, chercheur associé au PCPP Paris Cité.
