Quelle place pour le débat scientifique à l’université de médecine ?

24 septembre 2026

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PINEL, DAQUIN, LES LUMIERES ET LES IDEOLOGUES

Pour comprendre les conditions culturelles et philosophiques qui ont permis la naissance de la psychiatrie française, comme discipline à part entière, il importe avant tout de situer Philippe Pinel et Joseph Daquin dans le contexte historique.  Pinel  publie ses premiers articles dans les dernières années de l’Ancien Régime et fait paraître en 1791 un ouvrage important : La Nosographie philosophique, ou la méthode de l'analyse appliquée à la médecine, dans lequel il procède à une classification méthodique des maladies. Soulignons aussi, pour notre propos,  un événement majeur : la publication en 1801 de son Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale, ou la manie.

Quant à Joseph Daquin, s’il a publié divers écrits plusieurs années avant la Révolution, son premier ouvrage sur la maladie mentale est exactement contemporain de la Nosographie de Pinel. Il s’agit de La Philosophie de la folie (1791), titre hautement significatif de sa démarche, qui le rapproche encore de son confrère. Il s’appuie sur les observations qu’il a réalisées à l’Hospice des Incurables de Chambéry, où il dirigeait le quartier réservé aux malades mentaux depuis 1788.  Une seconde édition de La Philosophie de la folie, augmentée et dédiée à Pinel, paraît en 1804.

Arrêtons-nous sur ces moments historiques  que sont les dernières années de l’Ancien Régime, la période révolutionnaire et, tout particulièrement, les années 1800-1810. Dès 1780 environ, les milieux philosophiques commencent à porter un regard rétrospectif sur les grands philosophes des Lumières, les Voltaire et les Diderot, pour exalter leur mémoire, mesurer leurs conquêtes intellectuelles et les défendre contre leurs détracteurs.

Pinel et Daquin ne conçoivent pas leurs recherches sur la maladie mentale sans rendre hommage à ces hommes qui leur ont ouvert des voies pour penser l’homme en lui-même et dans ses relations avec autrui.  Les grands noms de la philosophie n’ont-ils pas usé de méthodes d’investigation fondées sur une démarche rationnelle, toujours soucieuse  de réfléchir à ses fondements et d’évaluer sa légitimité ? Les Idéologues, ces penseurs des Lumières tardives, entendent raviver la mémoire de leurs aînés en vantant leurs acquis, tout en cherchant  à compléter leur pensée, à la lumière du cours de l’histoire. En 1791, on peut dire qu’ils soutiennent globalement le mouvement révolutionnaire, même si plus tard, certains, comme Destutt de Tracy, porteront un regard critique sur les années 1793-1794, sans vouloir néanmoins condamner la Révolution dans son ensemble et en tenant  compte, plus que jamais, du principe de raison, revendiqué et exalté par les philosophes du XVIIIe siècle.

C’est dire qu’on ne saurait étudier la naissance de la psychiatrie sans prendre en compte  ce regard investi par les Lumières, considérées comme un  tremplin pour questionner la nature physio-psychologique de l’homme et  par voie de conséquence ses dérèglements. Parmi les adeptes du mouvement, citons Antoine-Louis-Claude Destutt de Tracy ( 1754-1836) et Pierre-Jean- Georges Cabanis (1757-1808) que Pinel avait rencontré vraisemblablement avant 1789.

       Rappelons sommairement que les Idéologues visent à fonder une science des idées en expliquant les opérations de l’esprit –sensation, mémoire, jugement, volonté_ à partir des mécanismes naturels, souvent physiologiques, en vigueur chez l’homme. Leur projet est donc une explication scientifique, systématique et matérialiste, des fonctions intellectuelles.

Certes, leur pensée n’est pas d’une grande hauteur métaphysique et n’a guère, pour cette raison, suscité l’intérêt des philosophes contemporains, mais cette faiblesse incontestable n’entame nullement le rôle essentiel que ce mouvement a joué dans l’histoire culturelle de la Révolution et dans les années 1800.

 Allons à l’essentiel. La troisième partie de l’ouvrage de Destutt de Tracy, Eléments d’idéologie, intitulée « Logique », révèle une articulation fascinante entre les opérations de l’esprit et la conception de la folie proposée par Pinel. Reprenant le principe fondamental de Locke, selon lequel nos idées proviennent exclusivement des leçons dictées par les sens, Destutt de Tracy montre que ce principe désigne un fonds propre  à l’humanité tout entière. « Les impressions directes des objets, les pures sensations, sont les mêmes pour tous » déclare-t-il sans ambages (Eléments d’idéologie, Troisième partie, 1804, p.323), même si certains hommes, défavorisés par le sort, ne parviennent pas à lier convenablement et durablement ces différentes sensations. L’opération échouerait  notamment sous l’effet d’une mémoire défaillante, encombrée d’impressions mal reliées et bouleversées par un imaginaire qui en trahit la signification.

Dès lors, le moyen d’avoir l’esprit juste et le jugement sain, dit Destutt de Tracy, est d’être doté de cette force de réflexion qui sépare exactement l’idée dont on juge, des impressions qui lui sont étrangères.

La folie peut alors être définie comme l’extrême difficulté à organiser, à lier entre eux et, finalement, à interpréter les stimuli sensoriels qui submergent  l’homme à chaque instant de son existence. 

Oublions le contenu de cette orientation philosophique, qui nous est étrangère, pour considérer l’implicite nouveau qui la sous-tend. L’existence d’un fonds commun de la raison rompt avec l’idée d’une folie complète, « retranchant l’insensé dans la forteresse de son délire » ( Marcel Gauchet, A la recherche d’une autre histoire de la folie, préface à Gladys Swain, Dialogue avec l’insensé, Gallimard, 1994). Le fou, que l’on appelle désormais le malade mental, n’est plus radicalement distinct de l’homme maîtrisant mieux que lui ses affects. L’humanité ordinaire qui ne souffre pas de troubles psychiques intenses, constitue un intermédiaire entre ces deux limites que sont  l’individu en proie à des accès de délire et l’être idéal qui maîtriserait totalement ses affects.

Le malade mental est désormais celui qui possède en lui une raison sommeillante, malgré des épisodes durant lesquels il semble perdre tout contrôle de lui-même. Pour faire revenir la raison dans ses bornes naturelles, le médecin psychiatre doit élaborer une méthode susceptible de favoriser ce retour.  Dans les années 1800, le « traitement moral » de la folie sera la conséquence logique de cette nouvelle représentation de la maladie mentale.

Avant de l’étudier, il nous faudra circonscrire davantage, dans un prochain article, la nouvelle conception de la folie dont témoignent les écrits de Philippe Pinel.  

      Didier Masseau  

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