SEMINAIRE BABYLONE – Programme 2026-2027

15 octobre 2026

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15 octobre 2026

Les perversions idéologiques contemporaines : quelques réflexions de lecture

Cités, n° 106, 2026

Ce numéro de la revue Cités, consacré aux Perversions idéologiques contemporaines, est d'une qualité exceptionnelle. Par la richesse de ses contributions et la diversité des disciplines sollicitées, il ouvre un espace de réflexion particulièrement fécond sur les mécanismes de l'idéologie et son emprise sur la pensée.

Dans son éditorial, Yves Charles Zarka interroge notamment la manière dont l'idéologie impose ses représentations. Revenant à Marx, il rappelle combien la conscience idéologique peut méconnaître les déterminations historiques et sociales de sa propre pensée. Mais une difficulté surgit : comment celui qui prétend dévoiler l'idéologie des autres pourrait-il être assuré d'échapper lui-même à ses propres présupposés ?

C'est le paradoxe de Mannheim, dont Paul Ricœur a souligné la pertinence. Celui-ci rappelle également que l'idéologie ne se réduit pas à une falsification de la réalité : elle participe à la cohésion des groupes et à la légitimation de leurs institutions.

La lecture de ce numéro m'a conduit à distinguer deux approches qui me paraissent complémentaires.

La première, inspirée de la psychanalyse, interroge les mécanismes psychiques favorisant l'adhésion idéologique : fragilités narcissiques et identitaires, déni, clivage, idéalisation et projection.

L'étude de Nathalie Heinich sur les dispositifs pervers dans les configurations idéologiques contemporaines est particulièrement stimulante. Les contributions de Paul Denis et de Florent Poupart sont également remarquables.

On retrouve chez Paul Denis la finesse du clinicien et sa connaissance de la métapsychologie freudienne. Il montre notamment comment un clivage de la pensée, entre une part qui sait et une autre qui ne veut pas savoir, soutient les croyances idéologiques. Une configuration psychique inévitable que l’on retrouve dans les tenants du genre et l’exclusion de la psychopathologie du champ de la psychiatrie. Une leçon essentielle se dégage ainsi de la réflexion de Paul Denis : “mirages et ravages de l’idéologie.”

Chez Florent Poupart, l'influence de Paul-Claude Racamier se prolonge dans une élaboration originale du désaveu de la différence une élaboration qui réclame plus qu’un commentaire.

Il me semble toutefois que le « narcissisme des petites différences », décrit par Freud, mériterait une place plus importante. Des différences relativement minimes peuvent, sous l'effet de leur investissement narcissique, devenir le support d'antagonismes considérables. L'idéologie transforme alors une fragilité identitaire en certitude d'appartenance, parfois cimentée par un déni partagé.

Une seconde approche, davantage philosophique et anthropologique, examine la manière dont les idéologies transforment notre rapport au monde, notamment par le langage.

L'article de Christian Godin consacré à Victor Klemperer est particulièrement éclairant. Avec la LTI, Klemperer montre comment une idéologie pénètre insensiblement la langue quotidienne, modifie le sens des mots et transforme les habitudes de pensée. L'article d'Aline Girard sur la laïcité pervertie par les mots en offre une illustration contemporaine. Jérôme Perrier montre, quant à lui, comment un courant intellectuel revendiquant une démarche rationaliste peut évoluer vers des positions idéologiques extrêmes.

Ces deux approches s'éclairent mutuellement : l'une recherche les besoins psychiques auxquels répond l'idéologie ; l'autre étudie les constructions discursives qui organisent les représentations et les croyances.

Un paradoxe mérite ici d'être relevé. Certaines critiques adressées à Lacan peuvent se comprendre, mais la place qu'il accorde au signifiant n'est pas sans rapport avec la question soulevée par Klemperer : celle d'un langage qui agit sur le sujet au-delà de ce qu'il croit maîtriser.

Je serais également plus réservé devant certaines lectures qui tendent à ramener la pensée de Heidegger à une forme de perversion de la pensée. Que l'on songe simplement à Science et méditation ou à La Question de la technique pour mesurer la richesse d'une œuvre dont les interrogations continuent d'inspirer de nombreuses réflexions, parfois au-delà même des perspectives ouvertes par leur auteur. Une telle fécondité intellectuelle invite, me semble-t-il, à une appréciation plus nuancée.

Cette exigence critique m'amène à une réflexion plus personnelle sur la recherche d'un savoir nouveau.

André Green m'avait confié un jour cette formule que je n'ai jamais oubliée : « La mégalomanie est l'enzyme du chercheur. »

Elle me paraît profondément juste. Il faut sans doute une certaine mégalomanie pour oser remettre en question des connaissances établies et proposer une pensée nouvelle. Toute recherche véritable comporte une part de transgression.

Mais deux destins de cette transgression peuvent être distingués. L'un est créateur : il renouvelle un héritage tout en reconnaissant ce qui l'a rendu possible. L'autre risque de conduire à une rupture narcissique qui prétend abolir toute dette envers ses prédécesseurs.

Einstein, dont la théorie de la relativité bouleversait les conceptions newtoniennes de l'espace et du temps, écrivait dans ses Notes autobiographiques :

« Newton, pardonne-moi. »

Quelle admirable reconnaissance de la dette intellectuelle ! La pensée nouvelle ne surgit pas nécessairement de la destruction de l'ancienne : elle peut procéder de son dépassement.

Le problème n'est donc pas la mégalomanie créatrice elle-même, mais son devenir. Demeure-t-elle au service de la recherche et de la confrontation critique, ou se transforme-t-elle en jouissance narcissique, nourrie de ses propres certitudes ?

Le danger idéologique ne menace pas seulement le discours politique. Il peut également gagner les constructions philosophiques, psychanalytiques et scientifiques lorsqu'elles prétendent détenir une explication totale du monde.

Elles me ramènent à une interrogation : comment distinguer la transgression créatrice, indispensable au renouvellement de la pensée, de celle qui risque d'enfermer le chercheur dans ses certitudes, voire dans une forme de perversion idéologique ?

C'est peut-être l'un des grands mérites de ce remarquable numéro de Cités que de nous inviter à poursuivre cette interrogation, sans prétendre lui apporter une réponse définitive.

Ces quelques remarques personnelles ne sauraient atténuer l'exceptionnelle richesse de ce numéro, dont je n'ai pu évoquer toutes les contributions par exemple : le dossier consacré au « peuple iranien otage des Mollahs » , la réflexion sur Lévy-Brul et bien d’autres. A lire et Relire !

Alain KSENSEE

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