Pourquoi la psychiatrie ?
15 juin 2026Égalité, fraternité, liberté
La crisologie selon et après Edgar Morin
Par Marion Robin
La disparition d’Edgar Morin nous laisse tristes, désemparés voire orphelins dans un moment de l’histoire où le besoin de comprendre les structures des crises et d’articuler leur complexité à leur clarté n’a jamais été aussi pressant. Elle nous laisse surtout très en colère face à cette incapacité collective à lire les crises et leurs fondements. Cet enjeu, certes de taille, a maintenu le chercheur éveillé jusqu’au bout dans un défi incommensurable. Edgar Morin a été de ceux qui ont eu l’audace de puiser dans l’interdisciplinarité la capacité à relier le plus petit au plus grand niveau, la physique des systèmes dynamiques, la cybernétique et la thermodynamique à la socio-anthropologie. Ainsi a-t-il élaboré cette crisologie sociale susceptible d’expliquer le comportement humain au sein du monde vivant, par des phénomènes de rapprochement et d’exclusion dans un système trinitaire incluant en matriochkas l’individu, son espèce et la société. Dans ce système instable du fait de ses mouvements antagonistes et complémentaires, la permanence est assurée par des boucles de rétroaction positives et négatives. Les crises sont des périodes d’accroissement du désordre, et chacune suscite une activité intense de recherche de solutions, qui peut aboutir à une innovation qui reformera le système et fera désormais partie de ses stratégies. Ainsi, Morin souligne la fécondité contenue dans les crises, dont témoigne d’ailleurs la dualité des deux idéogrammes chinois symbolisant le concept, l’un signifiant « désastre », l’autre « chance/opportunité ».
En psychiatrie, la clinique de la crise implique une recherche de ce potentiel transformateur et de restructuration du système psychique et/ou familial. Avec les adolescents particulièrement, la complexité et l’incertitude sont au rendez-vous, mais il est possible, selon les préceptes méthodiques d’Edgar Morin, de construire un soin basé sur l’intelligence collective qui permette de construire une compréhension complexe (de complexus, tisser ensemble) des symptômes dont souffrent les jeunes, au sein de leur environnement immédiat et du monde actuel. Au cours de ces soins de crise apparaissent clairement trois dimensions sous-jacentes aux symptômes psychiatriques : la contenance, l’affiliation, l’individuation. Ce sont trois besoins fondamentaux qui, s’ils ne sont pas remplis, creusent proportionnellement la souffrance et le trouble. La fonction de contenance circonscrit, structure, protège l’adolescent, répartit les places, assure une cohérence, un sens, un projet. L’affiliation inclut l’ensemble des mécanismes à l’œuvre pour relier l’adolescent à ses proches, famille, amis, tuteurs de développement. Elle lui assure un accueil, une place et un lien inconditionnel, ajusté, soutenant et validant par la construction de la confiance. L’individuation enfin, garantit la préservation de la part d’existence la plus propre à chacun, l’espace individuel, la préservation d’une liberté, la transmission d’une histoire, et à terme la capacité de construire son propre contenant et ainsi de suite.
Ces trois dimensions sont hiérarchisées et, comme un mobile de Calder, s’équilibrent et se déséquilibrent en cascade en partant du haut. Pour rétablir l’équilibre, les soignants sont contraints par ces véritables lois du vivant d’analyser les symptômes en partant de l’individu, puis en analysant son contexte de vie plus large et en remontant jusqu’au plus haut niveau pour comprendre le plus de déterminants possibles, incluant par exemple l’organisation scolaire, l’accès aux soins ou les lois qui protègent le patient. Plus les solutions se dessineront à un niveau élevé, plus l’effet de cascade sera vertueux sur l’individu, et moins le soin reposera sur ses seules épaules. La non-prise en compte de cette succession ordonnée amène à des échecs thérapeutiques. Ainsi, les soins institutionnels et familiaux respectueux de cette hiérarchie du vivant sont indispensables en psychiatrie de l’adolescent : nous travaillons d’abord au rétablissement d’un cadre familial ou environnemental structurant, avant de travailler la qualité affective du lien d’appartenance, et seulement ensuite la promotion de l’autonomie toute aussi indispensable à l’adolescent.
L’invitation d’Edgar Morin à construire une crisologie quasi-clinique comme méthode d’observation du monde, nous incite à analyser que les crises sociétales actuelles sont construites sur les mêmes fondements que celles que nous avons observées chez des centaines d’adolescents grâce à des analyses statistiques autant que sur un engagement thérapeutique fondé sur le sensible. Actuellement, ces fonctions de contenance, d’affiliation et d’individuation sont toutes trois très altérées dans notre société, par le défaut pour les deux premières et l’excès pour la troisième : en cohérence avec une idéologie néolibérale qui place la liberté individuelle au dessus de tout. Au temps du communisme soviétique, la contenance a connu de graves excès également, l’affiliation était plus ou moins assurée mais c’est l’espace de l’individu qui était le plus écrasé. D’autres symptômes sociaux apparaissaient alors pour rétablir l’homéostasie, le juste milieu, un équilibre plus stable pour chaque dimension et pour l’harmonie nécessaire entre les trois.
Les symptômes et les soins de l’adolescent nous indiquent très clairement que du point de vue du vivant, il est vain d’assurer les libertés individuelles si un contenant et une affiliation de qualité ne sont pas déjà assurés. Autrement dit, du point de vue de la crisologie, il existe une hiérarchie incontournable allant de l’Egalité vers la Fraternité puis la Liberté.
Marion Robin, psychiatre d’adolescents, Institut Montsouris, Paris. Autrice d’Ado désemparé cherche société vivante (2017) et Les besoins fondamentaux des adolescents. L’intelligence des crises (2026) chez O. Jacob.
