Le dévoiement du désir mimétique

13 avril 2026

Le dévoiement du désir mimétique

13 avril 2026

Pourquoi la psychiatrie ?

Il y a quelque temps, j'ai failli perdre mon latin.

Imaginez-vous que je me suis demandé pourquoi j'avais choisi la psychiatrie comme spécialité médicale. Qu'on se rassure : je ne compte pas étaler ici ma vie d'âme personnelle ni sombrer dans une quelconque exhibition de soi, dont les psychanalystes savent mieux que quiconque repérer les ressorts cachés. Pourtant, la question demeure, tenace : pourquoi la psychiatrie ?

En y réfléchissant, quelques souvenirs me sont revenus.

Il y a près d'un demi-siècle, alors que j'étais interne, je répondis avec une grande naïveté à une invitation qui se révéla être une réunion d'une organisation trotskiste. J'y rencontrai une assistante sociale qui me couvrit d'éloges pour ma présence ainsi qu'un chef de service engagé dans cette mouvance.

Une autre scène me revient également. Passant devant une librairie du boulevard Saint-Michel, j'aperçus un ouvrage signé par un psychiatre connu qui revendiquait son appartenance au Parti communiste français. Intrigué, je pris contact avec lui.  À ma grande surprise, il accepta de me recevoir. J’ignorais que cet homme était un grand résistant, engagé à l’âge de vingt ans dans le maquis FTP du parti communiste. Par contre, la publication que j’avais apercçue émanait du CERM  créée en 1959 par Roger Garaudy , dont je ne sais plus le titre exact semblait vouloir  tracer les limites de la psychanalyse et du socius. Ce qui m’intrigua ( !)

Je lui posai alors une question qui me semblait toute naturelle : quel lien établissait - il entre son engagement politique et sa pratique de psychiatre psychanalyste ?

Je garde le souvenir d'un homme quelque peu déconcerté. Sa réponse fut brève : son métier était une chose, sa vie de citoyen et ses convictions politiques une autre. Cette séparation me parut déjà, à l'époque, relever davantage du tour de passe-passe intellectuel que d'une véritable réponse. Une manière élégante de dire : « Circulez, il n'y a rien à voir. »

Manifestement, cette interrogation ne m'a jamais complétement quitté.

Quelques années plus tard, je pris connaissance d'un manifeste  contre la psychanalyse, signé par plusieurs psychiatres de premier plan. Ce manifeste correspondait à la ligne idéologique du Parti Communiste Français d'alors, un parti politique déterminant dans la vie politique tant par le nombre de députés que par son influence dans les différentes couches de la population. Leur engagement politique était alors explicite. Beaucoup devinrent par la suite des figures majeures de la psychanalyse française, occupant des positions importantes dans diverses sociétés savantes. Je n'ai aucune difficulté à reconnaître leur talent ni l'apport considérable de leurs travaux.

Il n'empêche. Leur militantisme de jeunesse n'avait pas disparu comme par enchantement. Il s'était transformé. On pouvait parfois avoir le sentiment que certains investissaient la théorie psychanalytique et la métapsychologie freudienne avec une ferveur comparable à celle qu'ils avaient auparavant accordée à Marx, à Engels et au corpus communiste. Les objets de croyance changeaient !  

Qu'on ne se méprenne pas sur mon propos. Il ne s'agit ni de critiquer un engagement politique, ni de soupçonner toute théorie d'être l'habillage d'une conviction préalable. La question est ailleurs.

Pourquoi choisit -on la psychiatrie ?

À vrai dire, la question pourrait être posée à propos de n'importe quelle profession. Pourquoi devient-on enseignant, magistrat, ingénieur ou médecin ? Pourquoi choisit -on la cardiologie plutôt que la dermatologie, la chirurgie plutôt que la médecine générale ?

Mais cette interrogation me paraît revêtir une importance particulière lorsqu'il s'agit de la psychiatrie et, dans une large mesure, de la psychologie.

Dans la plupart des disciplines médicales, la personne du praticien compte évidemment. Nul ne souhaiterait être opéré par un chirurgien maladroit ou suivi par un médecin incapable d'écoute. Pourtant, une part importante de l'acte de soin repose sur des médiations instrumentales : un examen biologique, une imagerie, un geste technique, une intervention chirurgicale ou un traitement dont l'efficacité ne dépend pas exclusivement de la personnalité du praticien.

En psychiatrie et en psychologie, la situation est différente. Dans l'état actuel de nos connaissances, la personne même du soignant demeure l'une des médiations essentielles du soin. Son écoute, sa manière de comprendre, ses références théoriques, sa sensibilité clinique, sa façon d'être en relation avec le patient constituent une part importante de l'outil thérapeutique lui-même.

Dès lors, la question des motivations qui conduisent à choisir ces professions prend une acuité particulière. Non parce qu'il faudrait y rechercher une explication réductrice ou psychologisante, mais parce qu'il paraît difficile de s'intéresser durablement à la vie psychique d'autrui sans s'interroger un minimum sur ce qui, dans sa propre histoire, a rendu possible cet intérêt.

Nous consacrons beaucoup de temps à enseigner les classifications diagnostiques, les psychothérapies, les neurosciences, la psychopharmacologie ou encore l'épistémologie de notre discipline. Mais nous consacrons fort peu de temps à interroger les motivations profondes qui conduisent à ce choix professionnel.

Or ces motivations existent nécessairement. Elles ne sont ni honteuses ni pathologiques. Elles participent de l'histoire singulière de chacun. Certaines relèvent d'expériences familiales, d'autres de rencontres marquantes, d'identifications, de curiosités intellectuelles ou de préoccupations existentielles plus difficiles à nommer.

Peut-être serait-il utile d'introduire dans la formation des psychiatres, et tout autant dans celle des psychologues, une réflexion explicite sur cette question : quels sont les facteurs personnels qui ont conduit le futur professionnel à choisir ce métier ?

Non pour rechercher une vérité définitive sur soi-même. Non pour transformer la formation en exercice de confession. Mais parce qu'il est probablement difficile de comprendre ce qui attire vers la souffrance psychique des autres sans s'interroger un minimum sur ce qui, dans sa propre histoire, a rendu cette rencontre possible.

La question mérite sans doute mieux que la réponse que j'entendis jadis : « Le métier est une chose, les convictions personnelles une autre. »

Je continue à penser qu'entre les deux, il y a toujours quelque chose à voir.

     Alain KSENSEE

 

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