Dopamine et opiacés
26 août 2026DU SONGE AUX BARRICADES
Par Alain KSENSEE
L’adolescence est une crise. Ses transformations et ses tensions ont été largement étudiées, notamment dans leurs dimensions culturelles et sociales¹. En consultation, deux mouvements me paraissent particulièrement éclairants : l’un projectif — « C’est leur faute » —, l’autre dépressif — « Cela dépend aussi de moi ». Les parents, l’école, la société sont mis en cause ; à d’autres moments, l’adolescent reconnaît sa propre implication, ses attentes et ses contradictions. Il oscille entre ces mouvements plutôt qu’il ne traverse deux phases successives.
Ce n’est là que la partie émergée de l’iceberg. Dans la vie psychique se déroule un combat avec la réalité extérieure et avec la réalité intérieure, faite de désirs, de craintes et de conflits. Ces deux réalités se heurtent et se transforment, sans toujours pouvoir se concilier.
C’est dans cette perspective que je souhaiterais prolonger le « Plaidoyer nécessaire à la rêverie des adolescents » d’Yves Manéla². Distinct du rêve nocturne, le songe maintient le désir vivant dans un accomplissement suspendu. Cette liberté intérieure peut prendre une place essentielle dans l’équilibre de l’adolescent. Sans nul doute, l’auteur reconnaît l’existence d’un clivage et non le refoulement. Ce qui est fondamental.
« On dirait que je suis une astronaute et que toi, tu es mon mari, qui vient me voir près de la capsule. » Le jeu de l’enfant donne vie à des aspirations dont l’accomplissement peut attendre. Mais, comme l’auteur le souligne, à l’adolescence, l’avenir devient une affaire du présent. Les aspirations rencontrent désormais dans une sorte d’actualité les choix, les réussites et les échecs, dans la scolarité comme dans les relations amoureuses et la sexualité. Je voudrais prolonger cette remarque sur la temporalité au-delà de ce que l’auteur en dit explicitement, en m’efforçant de ne pas trahir son propos ; en insistant sur cette temporalité qui ne lui a pas échappée ainsi que le clivage et non le refoulement qui clôture cette rêverie.
En effet, la temporalité donne à l’adolescence une portée particulière au clivage qui peut accompagner la rêverie. L’enfant peut maintenir ses aspirations en reportant leur réalisation à un avenir indéterminé : « Quand je serai grand… » Pour l’adolescent, cet avenir devient actuel : ce que la réalité dément ne peut plus être simplement remis à plus tard. Le songe maintient alors le désir dans une suspension qui entre en tension avec ce qui advient désormais au présent. Le clivage peut s’accentuer et, en quelque sorte, se « fermer ».
Dans certains cas, une ouverture peut survenir : « Quand j’étais petit, je m’imaginais… » Un lien se rétablit entre les aspirations présentes et les scénarios de l’enfance, permettant au désir de prendre une autre forme. Mais ce qui se joue dans la rêverie peut aussi demeurer secret, méconnu du sujet lui-même : non pas refoulé, mais clivé. Tout se passe alors comme si le « on dirait que… » était devenu un « c’est à cause de… », d’autant plus impérieux que la réalité dément les vœux.
Peut alors surgir une déclaration passionnée « contre »… Elle peut prendre la forme d’un engagement politique ou d’une manifestation de destructivité. Dans certains cas, elle s’appuierait sur un déni prenant l’apparence d’une réflexion sans en avoir la teneur. Ces expressions, différentes par leur sens et leurs conséquences, interrogent les destins de cet inconciliable.
Un discours collectif peut offrir à cette tension une voie d’expression, mais aussi conforter sa clôture. Certaines argumentations peuvent emprunter aux formes de perversion idéologique étudiées dans un récent dossier de Cités³. J’avancerai l’hypothèse qu’elles fournissent parfois au clivage un appui collectif : ce qui le mettrait en question est disqualifié, tandis que la destructivité trouve une légitimation. Elle deviendrait ainsi tout à la fois source de satisfaction et gardienne du clivage.
Maintenir vivant un désir que la réalité ne peut satisfaire et détruire ce qui vient le contrarier constituent deux destins bien différents de l’inconciliable.
Quelle place accorder alors à l’utopie ? Entretiendrait elle un rapport avec ce clivage enfoui depuis l’adolescence, dont les racines plongent dans la tendre enfance ? Et le songe, « Tout cela n’est qu’un songe » ne participe-t-il pas de cette mystérieuse possibilité de création qui fait parfois surgir un artiste là où l’on croyait pouvoir prévoir la maladie mentale ?
¹ Margaret Mead, Coming of Age in Samoa, 1928 ; Ruth Benedict, « Continuities and Discontinuities in Cultural Conditioning », 1938 ; Alice Schlegel et Herbert Barry, Adolescence: An Anthropological Inquiry, 1991.
² Yves Manéla, « Plaidoyer nécessaire à la rêverie des adolescents », Revue numérique de la Psychiatrie Française, 25 mai 2026.
³ Cités, n° 106, 2026/2, « Les perversions idéologiques contemporaines ».
