Le dévoiement du désir mimétique
13 avril 2026PLAIDOYER NÉCESSAIRE
À LA RÊVERIE DES ADOLESCENTS
Les enfants ont pour richesse le jeu qui leur permet de produire toutes sortes de fictions conduisant par des « on dirait que » à vivre pleinement leurs scénarii tout en remettant à plus tard ou à un âge indéfini en général, celui d’adulte, la réalisation possible de leurs vœux.
Cela construit et favorise toutes sortes de transformations et des possibilités de symbolisation infinies. L’élaboration de ce vrai travail psychique est source de créations qui conduisent ou non les projets futurs. Beaucoup de parents en rêvent ou y voient un avenir déjà choisi.
Bien sûr cela se produit quelquefois, quand les intérêts et les passions perdurent lors des transformations successives et maintiennent des modes d’expression et de sublimation constitués.
Les adultes et les enseignants s’en servent eux aussi toujours. Mais certains tentent d’exploiter cette potentialité pour « fabriquer » des enfants déjà « professionnels » exerçant très tôt leur métier qu’il soit manuel ou artistique.
Ce n’est plus éventuel, c’est impératif, prolongeant le rêve et l’ambition d’un parent. Ces enfants-là risquent de quitter leur jeu pour des enjeux personnels et générationnels.
Nous savons que cela est à la base de mouvements identificatoires et des modes de transmission. Simplement remarquons que la tentation de biaiser et de se servir de ce jeu et de l’onirisme qui l’accompagne pour, en quittant le jeu, en faire presque uniquement un instrument d’acquisitions et de travail, a ses partisans.
Les exemples pullulent d’autant que la réalisation concrète vient profiter de la temporalité ludique en la détournant au présent. Ne dit-on pas qu’il est nécessaire d’être précoce pour réussir. Il est significatif d’entendre les journalistes demander aux artistes quand ça a commencé. Et il est drôle de voir les interviewés jouer le jeu et dire ou croire en un projet précocissime. Le sport a d’ailleurs pris une tournure inquiétante de ce point de vue quand il cherche à faire des usines à champions.
Avec la puberté et l’entrée dans l’adolescence, l’âge des possibles trouble le mouvement. Si beaucoup de potentialités sont remises à plus tard encore, les enjeux sont vécus au jour le jour, les choix, les réussites et les échecs gouvernant le monde intime et la sexualité.
Tout en gardant sa capacité acquise du jeu mais aussi avec la pression des réalisations actuelles, l’adolescent cherche un nouvel équilibre face aux réussites, aux échecs, aux attentes et à sa quête d’identité.
La rêverie, comme le jeu, différente du rêve de la nuit, va prendre une place importante et même nécessaire dans l’équilibre personnel. Les théories en général insisteront sur le fantasme et l’intérêt pour l’imaginaire, mais il me semble, resteront en deçà de ce que permet l’onirisme.
Suivons l’exemple des poètes comme Nerval et Baudelaire qui ont défendu le « songe » dans leurs discussions avec les psychiatres à l’aube du 20éme siècle à la clinique du Docteur Blanche tout en expérimentant toutes sorte d’hallucinogènes pour en saisir les effets. A discuter le rêve de la nuit, l’hallucination, le délire et le songe, ils ont comme S. Freud rapproché délire et rêve nocturne dans leur forme. « Un siècle de vie dans une minute de rêve » écrivait Nerval. Ils ont aussi différencié le songe, l’onirisme du jour, à la source de leur poésie mais pas seulement.
Encore une citation que je dois à Jean Gillibert : « ceux qui rêvent éveillés ont la connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu’endormis » Edgar Allan Poe.
Le rêve protège le sommeil, il est accomplissement d’un souhait, mais il est l’avenir d’un passé. C’est important puisque d’une certaine façon il guérit par cet accomplissement. Le cauchemar, lui guérit l’instance morale. Ça a eu lieu ! Le rêve s’achève et ouvre sur un récit possible, objectal vers un tiers dans toutes sortes de circonstances, et bien sûr au cœur des séances psychanalytiques. De plus hélas ou soulagement, ça n’existe plus, ce n’était qu’un rêve.
Le songe lui est différent. Il existe au-delà du rêve. Entre narcissisme et relation objectale il est une sorte d’action rêvée mais sa propriété est d’être une action non agissante, un geste suspendu, un projet d’accomplissement du désir. Il est un médium, une lutte entre réalité psychique et réalité extérieure. Insistons : où le rêve s’achève, le songe existe encore porteur du désir jusqu’à la fin de la vie.
En rapport à l’analogie de la psychose et du rêve dans leur construction, le songe lui est une névrose onirique. Non seulement on va le retrouver chez tout un chacun et dans l’imaginaire des adolescents leurs pensées et leurs moments de repli. D’ailleurs ce jeu de l’identité et des identifications s’équilibrerait souvent, il me semble, grâce à cette possibilité et ce mode de fonctionnement qui a peu de limites.
Nous avons tous des exemples autour de nous d’adolescents dans leur univers, leur jeu vidéo ou non, leur ennui, leurs livres, leur seule et longue rêverie, etc. De la richesse, du profit évident de la pensée et de son jeu jusqu’à l’inquiétude de quelque chose de totalement envahissant, tout est possible. Ce n’est pas par hasard que dans nos sociétés cela concoure à se servir de ce possible en cultivant les envies matérielles comme tous les désirs (cinéma, jeux, idoles, images, scénarii intimes, etc.) mais aussi les attentes et les ambitions. L’adolescence est particulièrement concernée, nous y reviendrons.
Cette apparente contradiction des relations entre réalité, travail psychique et désirs oniriques donne une syntaxe de vie où le clivage du moi montre toute son importance. A la fin de sa vie S. Freud avait donné une nouvelle version du clivage : « le clivage divise le moi pour mieux maintenir son unité ». Revenant sur ses dires passés où le clivage était l’apanage des psychoses et des perversions, il donne à ce paradoxe une force aussi bien dans les troubles majeurs que dans les névroses (on connait l’invention d’un double imaginaire chez l’enfant, abandonné lorsqu’il n’est plus nécessaire et tous les analogues chez les adultes, aussi mobiles dans leur durée que dans l’écrit de Freud sur le trouble de mémoire sur l’Acropole, monument qu’il visite avec son frère et qu’il avait promis de visiter avec son père).
Commentons cette syntaxe de division pour maintenir l’unité qui est une forme d’accomplissement que l’on trouve dans toutes les organisations psychiques : rêveries, visions, prophéties, somnambulisme, hystéries, états hypnotiques, névroses de contrainte et d’autres encore comme le délirium tremens (guéri par l’alcool), la liste n’est pas limitative.
Un ami proche hémiplégique, qui avait fait un accident vasculaire, résistait à l’évocation d’une rééducation et à la menace de l’immobilité. Ayant du mal à parler, après un certain temps il avait répondu par négation et subtilement : « mais je marche ! ». Certains, des collègues, en avaient conclu qu’il délirait. Pas du tout. Il aurait pu dire : « ne me sortez pas de ma rêverie. Elle me protège. » Certes ça n’aide pas la mobilité proprement dite.
Il y a de nombreuses années un jeune adolescent très dysharmonique m’avait été adressé à l’hôpital de jour que je dirigeais. Il était venu seul, m’expliquant que, s’entrainant avec énergie, il allait devenir un grand boxeur. Ni son physique ni sa rondeur n’évoquaient une quelconque attitude sportive ou belliqueuse. Il m’avait expliqué que l’hôpital de jour par son emploi du temps condamnait son projet et son entrainement malgré ce que lui avait promis le collègue qui me l’avait envoyé. Ce médecin et son équipe avaient été très déçus : vu sa position affirmée, je refusais de le prendre dans l’institution.
Pourtant je lui avais proposé, face à sa persistance, de venir me voir quand il le voulait. Cela paraissait peu de chose mais cela a été essentiel. Il est revenu quelques jours après m’expliquant que j’avais compris son souhait et son ambition et son désir en refusant son admission. Je n’ai pas montré plus de curiosité que cela. Je me demandais de quel drame il essayait de se sortir. Il a fini, tout en investissant notre relation, par me l’expliquer après quelques rencontres ; sa mère avait migré avec lui, son seul enfant, en Europe, dans des conditions très difficiles. Son père les avait abandonnés sans donner de nouvelles. C’est pourquoi il songeait de devenir célèbre comme sportif et ainsi il défendrait sa mère. Son père serait surpris de voir son fils, une star, à la télévision. Admiratif il les rejoindrait enfin dans un bonheur retrouvé. Le mouvement est simple trop simple. Mais après plusieurs mois ce jeune homme s’appuiera sur l’explicitation de ce fantasme pour décrire sa dépression et son sentiment de défaite.
Ce n’est qu’à partir de cette ouverture qu’il abandonnera la boxe comme projet unique et salvateur espérant des solutions plus réalisables de son point de vue dans sa quête et une aide pour progresser et se servir de ses possibilités. Je peux décrire ce qui s’est passé de nombreuses façons : je souhaite insister sur le rapport entre la réalité extérieure et le conflit interne vécu et mis en scène par ce jeune homme. Freud, dès Totem et Tabou avait montré la résistance de la pathologie face à la réalité, je voudrais ajouter que cette résistance est un travail psychique qui n’est pas tant une perception par intentionnalité qu’un travail contre le monde extérieur si indestructible et de l’ordre de l’épreuve qu’il constitue. Ce mouvement est évènementiel. Il est, je le répète, un désir d’accomplissement pour le présent comme pour le futur. Les interprétations ne manquent pas, du départ du père au sauvetage de la mère en passant par la dépression et les traumatismes.
Mais ce singulier clivage est une guérison et, très important un mode de vivre sans véritablement être. Opposons-le au rêve de la nuit qui là est une façon d’être dans le sommeil sans vivre, un vœu déjà réalisé autre forme de guérison.
En fait l’onirisme se nourrit des événements et des relations et trouve son équilibre avec et contre, c’est toute la question du clivage dans l’unité du moi. Désir sexuel, sexualité infantile et utopie charnelle se donnent à voir dans le même mouvement encore une fois avec et contre la réalité.
Toujours aussi important chez l’enfant comme chez l’adulte, il est une des clés de l’équilibre cherché et trouvé par les adolescents. Mesure t’on l’importance de l’onirisme éveillé dans l’équilibre psychique et le traitement du conflit interne. Un écrivain japonais s’inquiétait, c’est une image, de la suppression des terrains vagues. Il en faisait la disparition d’un symbole. La richesse personnelle a besoin du rêve, du songe, du retrait apparent qui conduit tempère et traite le conflit névrotique ou psychotique inévitable.
Tout concoure dans la vie sociale et l’évolution actuelle à nourrir les rêveries des jeunes gens matériellement, par les objets désirables, les jeux et l’utilisation d’internet, toutes les fictions possibles quelques soient leur qualité, et aussi les différentes drogues. Les thérapies psychédéliques, les amours virtuels, les contre cultures artificielles inquiètent. A l’opposé les créateurs de jeux vidéo ont compris la subtilité nécessaire (avatars, scénarii des histoires, identifications) aux aventures proposées. Ce n’est ni bien ni mal, c’est une des évolutions moderne des contes de la littérature enfantine (n’oublions pas la psychanalyse des contes de fée de Bettelheim et son succès). C’est ce qui nourrit l’imaginaire des jeunes gens pour le meilleur et pour le pire, et sûrement des possibles fabrications « ready -made ». Cette nouvelle culture accompagne, étaye les rêveries face aux nécessités aux menaces sur notre monde, aux compétitions, aux attentes familiales et sociales, à la peur possible de l’avenir.
Il est étonnant de constater combien les équilibres trouvés par la majorité des ces jeunes reste dans un cadre personnel et tempère les passages à l’acte. On me répondra que les passages à l’acte de groupes sont nombreux, les déviances inquiétantes. Ce n’est pas si vrai. La contrainte sociale, la peur des adultes et de nos dirigeants y contribue en partie. La dépression, la défaite et la violence ont partie liées. La fuite en avant violente se sert du rêve et surtout en montre la perte désespérante.
Il y a des raisons de s’inquiéter des dérives sur internet dans les messageries, etc. Restons surpris et curieux de la rapidité avec laquelle les jeunes gens s’emparent modifient et utilisent un langage commun en mouvement permanent. Dans la série « adolescence » dont il sera question de ce volume un adolescent explique une part du langage internet et des émojis pour que son père ne soit pas un enquêteur ridiculisé. D’accord certains se cloitrent, mais quelle possibilité d’échange médiatisé de manifestations à distance de la sexualité, de conflits, de morale, de fantasmes, de transgressions (qui ne seront pas mis en œuvre) utilisables. N’oublions qu’internet avec ses fictions ses illusions et ses moyens peut déséquilibrer des jeunes. Mais la société aide sûrement à en déséquilibrer beaucoup plus.
L’inquiétude que beaucoup d’entre nous partagent tient à la vitesse du changement, à une certaine confusion entre communication et relation, et à l’étrangeté de l’adolescence
Un souvenir pour terminer mon propos : l’apparition de l’échographie systématique durant les grossesses avaient conduit une réaction négative de psychanalystes fameux. L’un d’eux avait parlé d’IVF, interruption volontaire de fantasmes. L’erreur était majeure devant la nouveauté comme si on avait facilement le pouvoir de gouverner et d’éteindre l’imagination.
Cette liberté du songe, de la rêverie qu’on appelle aussi l’imagination tire sa valeur du travail que cela représente contre la réalité qui reste présente. Pourrai-je aller jusqu’à penser que la psychanalyse et le développement de sa compréhension du psychisme a donné priorité au monde interne. C’est pourquoi les successeurs de S. Freud ont réintroduit les faits de réalité, les traumatismes et l’importance des protagonistes mais ont-ils creusé au-delà de l’imaginaire ce curieux rapport que les clivages permettent entre le travail psychique et la réalité.
