PINEL, DAQUIN, LES LUMIERES ET LES IDEOLOGUES

1 octobre 2026

PINEL, DAQUIN, LES LUMIERES ET LES IDEOLOGUES

1 octobre 2026

Abécédaire désordonné de la langue adolescente

 

Faire jeune avec du vieux ? Sans doute est-ce le principe de toute création, dans la langue comme dans la vie sociale. Cette locution illustre à merveille ce mouvement, c’est pourquoi elle fonctionne comme une sonde des transformations morales de la vie sociale : elle témoigne de l’influence toujours présente de la culture américaine, mais aussi des tentatives pour l’adapter à l’habitus des relations entre jeunes français.

 

Exemples :

— « Il n’a pas envie de sortir ce soir, et c’est OK. »

— « On n’est pas d’accord, et c’est OK. »

Une vieille expression, une nouvelle jeunesse

Expression qui doit sa nouveauté à son utilisation pour souligner non seulement l’accord, mais aussi l’acceptation. On connaissait le « OK », locution d’origine états-unienne, dont la première attestation écrite connue remonte à 1839, dans le Boston Morning Post. « O.K. » y apparaît comme une abréviation humoristique de oll korrect, déformation volontaire de all correct [1]. Il s’inscrirait alors dans un mode consistant, notamment chez de jeunes Américains, à fabriquer des abréviations à partir d’abréviations comportant des fautes d’orthographe. Son origine est donc déjà marquée par un jeu avec la langue. Puis il y a eu le télégraphe, qui a sans doute concouru à sa popularisation dans le langage courant et dans les communications. Diffusée dans le reste de la planète après la Première Guerre mondiale, elle est considérée aujourd’hui comme une expression universelle pour donner son accord.

Une première jeunesse

En France, le jeunes se sont emparés de cette expression américaine, lui octroyant la vitalité nécessaire à sa large diffusion. Le « OK » dans le langage des années 70, caractérise alors le bon esprit de la personne. Certains se souviennent sans doute du refrain de ce tube des années 80 : « T’es OK, t’es bath, t’es in », du groupe Ottawan [2]. Le succès de cette chanson et de sa locution phare, tient sans doute au contexte social de reconfiguration du groupe des jeunes, animé par plus d’ouverture, dans un contexte de mondialisation et de liberté individuelle. Alors, le fort besoin de sociabilisation adolescent et l’inscription du jeune dans sa génération, après la révolution culturelle de 1968, pouvaient nécessiter une validation par les pairs. Cette génération fortement politisée accordait une grande importance à des valeurs de fraternité (« t’es OK »), de sympathie (« t’es bath ») et d’engagement dans le temps présent (« t’es in »).

Depuis quelques années, le « OK » retrouve une nouvelle jeunesse, dans un usage qui renoue curieusement avec certaines caractéristiques de son origine.

L’accélération du temps et la pensée gestionnaire

Probablement que la communication par messages, courriels ou textos sur les téléphones portables a redonné à cette locution un intérêt renouvelé. Ce n’est plus la limite de la technique du télégraphe — on ne paie plus pour chaque lettre envoyée comme au XIXᵉ siècle — qui impose d’abréger, mais la pression de la vitesse. L’accélération du temps. Bien que les deux puissent se rejoindre dans le néolibéralisme galopant du « Time is money ».

Dans la même veine, on sent également l’influence de la pensée gestionnaire. Gestionnaire puisqu’’il s’agit d’une validation, comme pour reconnaître la conformité d’une procédure. « OK » est d’ailleurs parfaitement à sa place dans le langage des procédures administratives : il permet d’accuser réception, de valider une information, de ponctuer une étape [3]. On pourrait ainsi faire l’hypothèse que sa diffusion dans les échanges contemporains charrie avec elle quelque chose de cette logique : ce qui vient de se produire est enregistré, validé, et l’interaction peut continuer. Cela rejoint les analyses conversationnelles en Allemagne, qui montrent que « OK » ne signifie pas nécessairement « je suis d’accord ». Il peut simplement indiquer que ce que l’autre vient de dire est entendu, reconnu ou accepté, cela ponctue l’échange [4].

« ET… c’est OK ! »

Ces dernières années, le « c’est OK » subit une variation importante par l’ajout d’un « et », pour devenir « Et c’est OK ». La qualification de conformité gagne alors en valeur performative. Comme au Brésil, quand on veut qualifier quelque chose positivement, le langage familier propose un « é legal ». Legal est plus que conforme, il comporte une valeur positive, comme un « c’est OK » des années 70. Toutefois, le caractère presque légal et performatif de la variante avec le « et », tient moins à un accord formel qu’à la validation d’un événement en cours de réalisation ou ayant eu lieu. Le « et » fait charnière : il enrichi la signification en ajoutant que quelque chose s’est passé, quelque chose de différent de ce qui était attendu est survenu, mais demeure acceptable.

C’est là que la formule devient le signe de l’acceptation de la différence. « On n’est pas d’accord, et c’est OK » montre précisément que « OK » ne signifie pas ici « nous sommes d’accord ». Il signifie plutôt : je reconnais ton choix, ta position ou ta différence sans exiger qu’ils coïncident avec les miens. Plus qu’une simple formule d’accord, « et c’est OK » pourrait ainsi constituer une formule de reconnaissance de la divergence : ton désir, ton choix ou ton jugement peuvent ne pas coïncider avec les miens sans que cette différence mette nécessairement en péril notre relation [4]. Ce qui expliquerait que ce ne soient pas les plus jeunes des adolescents, encore trop encombrés par la quête d’un double, qui en font le plus usage, mais ceux qui approchent de la fin de l’adolescence, au moment où, justement, la différence peut être davantage acceptée comme une libération et où la relation se construit avec un alter ego.

Une procédure pour valider la conduite

Cette immixtion de la pensée gestionnaire dans les relations sociales n’est d’ailleurs pas contradictoire avec cette fonction de reconnaissance. Elle pourrait même en fournir une forme, presque une procédure minimale permettant d’organiser la différence : je constate, je reconnais, je valide, nous pouvons continuer. L’expression emprunterait alors au langage gestionnaire par sa forme, mais son intention serait aussi de rappeler qu’il existe un cadre.

D’une façon générale, la nécessité d’instaurer un cadre normatif aux agissements dans un contexte relationnel tient sans doute à la prise en compte d’une série d’offenses qui peuvent se produire dans les relations affectives, amoureuses ou professionnelles et qui sortent de ce qui peut être sanctionné par la loi. On pense ici à la poursuite du « processus de civilisation » théorisé par Norbert Elias, qui décrit le recul progressif des comportements violents, sous l’effet conjugué d’un abaissement du seuil de tolérance à la violence et d’une exigence croissante de contrôle des comportements et des émotions, avec comme corollaire l’intériorisation progressive des contraintes [5].

Cette évolution se confirme dans les données contemporaines : l’OMS constate notamment que les taux d’homicide chez les jeunes de 15 à 29 ans ont diminué dans la plupart des pays entre 2000 et 2019, cette baisse étant plus importante dans les pays à revenu élevé [6]. En revanche, le enquêtes internationales HBSC montrent que harcèlement ne recule pas, entre particulier à cause du cyber harcèlement [7].

Ce sont les mentalités qui peuvent changer les comportements violents. Ce qui contraint ce n’est pas seulement la loi, mais aussi l’usage, la civilité et les règles de bonne conduite. Cette exigence de bienséance est d’autant plus importante que c’est la violence ordinaire, non légale, qui est visée.  Cela ne signifie pas l’absence de liberté ; bien au contraire, la contrainte la suppose. C’est justement l’infini des possibilités qui fait courir le risque de sortir du cadre de l’acceptable, cadre que l’on espère néanmoins réussir à respecter. Le jugement exprimé par un « et c’est OK » apporte alors la validation.

D’ailleurs, la montée en force de cette exigence, dans une ambiance de compétition généralisée propre au néolibéralisme, renforce la comparaison aux modèles, ce qui peut débrider le jugement, ou tout du moins la crainte d’être jugé. Dans ce cas, « tu as fait telle chose, et c’est OK » revient moins à donner une bonne note au comportement qu’à dire que la confiance est maintenue : « ce que tu as fait ne te disqualifie pas à mes yeux ». La formule assure ainsi à l’interlocuteur qu’il ne risque pas nécessairement un jugement négatif susceptible de conduire à un bannissement — un cancel —, à une exclusion. À l’heure où l’affaiblissement de certaines normes partagées expose davantage chacun au jugement de l’autre, la formule viendrait ainsi moins dire ce qui est bien que rassurer sur ce qui demeure acceptable.

Consentement et reconnaissance de l’altérité

À l’ère de #MeToo et de la prise de conscience de l’importance du consentement, eu égard aux poches de violence échappant à la norme et à la loi, comme celles qui se manifestent dans le cadre des relations amoureuses et sexuelles, on peut faire l’hypothèse que cette nécessité de validation explicite a gagné en importance. Valider la proposition d’un partenaire ou d’un ami, mais aussi reconnaître son refus, son hésitation ou simplement la différence de son désir, s’impose davantage dans la vie sociale. Le consentement apparaîtrait alors comme une forme particulière d’une transformation plus générale : il ne s’agit plus seulement d’obtenir l’accord de l’autre, mais de reconnaître explicitement son droit à ne pas vouloir la même chose que soi.

On tombe ainsi sur une autre valeur cardinale de la jeune génération : l’inclusivité. Celle-ci va de la simple tolérance à l’exigence de s’adapter à la particularité de l’autre : l’appeler par un nouveau prénom ou un pronom qu’il a choisi, respecter son régime alimentaire, mais aussi composer avec son manque d’empathie ou d’autres singularités de sa manière d’être. Dans ce cas, l’expression « et c’est OK » vient énoncer cette valeur : elle suspend le jugement porté sur l’autre. Le non-jugement s’énonce ainsi comme mode d’acceptation de la différence.

Le colin-maillard de la vie sociale

À l’adolescence, la relative anomie entraînée par les changements dans le rapport à la loi, qui fragilisent le cadre normatif, rencontre une montée de l’excitation — à la source de l’appétit de vie — pour produire un sentiment d’insécurité. La rencontre se déroule dans un espace régi par un gradient tensionnel qui monte en puissance à mesure qu’on s’approche des zones érotiques, d’autant plus qu’elles se situent à la surface du corps. Sous le contrôle de la morale de l’autre, sous l’impulsion aveuglante de l’excitation, agit par un impératif de liberté et de singularité, l’adolescent avance dans le colin-maillard de la vie sociale à la recherche d’un repère, d’une validation de ses actes dans le théâtre relationnel, de paroles qui apaisent le stress : « et c’est OK ».

Quelle limite ?

Enfin, il n’est pas exclu que son emploi puisse admettre une part d’ironie, précisément lorsque l’acceptation se confond avec l’absence de limites. Quand le comportement d’autrui devient intolérable, mais que le climat d’exigence inclusive semble empêcher sa réprobation ; il reste encore l’humour. Dans ce cas, notre locution peut se retourner sous forme de question :

« Et c’est OK ? »

La question n’appelle pas véritablement de réponse, mais signale les paradoxes qui se sont glissé dans l’histoire. Le premier qui noue la promotion de la liberté et celle du contrôle moral, se comprend tant qu’il ne fige pas l’individu dans un conformisme antinomique de la liberté. Mais le deuxième, plus problématique, et qu’au nom d’une valeur morale de tolérance, l’approbation de ce qui transgresse les limites de chacun peut devenir une convention sociale, voire une prescription. Face au risque d’apparaître intolérant, il faudrait alors consentir même à l’inacceptable. Le consentement, conçu pour garantir la limite, se trouve ainsi réduit à n’être plus qu’un énoncé formel. On voit que cela peut être une façon d’immuniser un certain progressisme contre les idées réactionnaires. D’ailleurs, ce paradoxe n’est pas exceptionnel, il nous rappelle que les bonnes intentions peuvent mener à l’enfer, c’est-à-dire qu’il rend compte de la complexité de la vie sociale. Il ne devient véritablement problématique que lorsque l’exigence de tolérance rend difficile la possibilité même de consentir. Dans ce cas précis, une brèche s’ouvre, une porte d’entrée possible pour la perversion : celle d’individus ou d’une époque qui force l’autre à obéir, avec son accord tacite, voie à la limite de son insu.

La question : « Et c’est OK ? » pourrait alors devenir le signifiant d’une tension, dont le signifié serait une réponse devenue indicible : « Non, en fait, ça ne l’est plus du tout ! »

Votadoro P. Pédopsychiatre, Phd, chercheur associé au PCPP, Insitut Montsouris, Paris Cité.

 

Références

[1] Read, A. W. (1963). The first stage in the history of “O.K.”. American Speech, 38(1), 5–27. DOI : 10.2307/453580.

[2] Ottawan. (1980). T’es O.K. (T’es O.K., t’es bath, t’es in) [Chanson]. Sur D.I.S.C.O. Carrère.

[3] Gaines, P. (2011). The multifunctionality of discourse operator okay : Evidence from a police interview. Journal of Pragmatics, 43(14), 3291–3315. DOI : 10.1016/j.pragma.2011.06.005.

[4] Oloff, F. (2019). Okay as a neutral acceptance token in German conversation. Lexique, 25, 197–225. DOI : 10.54563/lexique 924.

[5] Elias, N. (1939/1973). La civilisation des mœurs. Paris : Calmann-Lévy.
Elias, N. (1939/1975). La dynamique de l’Occident. Paris : Calmann-Lévy.

[6] World Health Organization. (2026). Youth violence. Geneva: World Health Organization.

[7] World Health Organization Regional Office for Europe. (2024). A focus on adolescent peer violence and bullying in Europe, central Asia and Canada : Health Behaviour in School-aged Children international report from the 2021/2022 survey. Volume 2. Copenhagen : WHO Regional Office for Europe.

 


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