
Séminaire de Babylone – 01 juin 2026
13 avril 2026Quand une catégorie politique a des effets sur les enfants et sur la psychiatrie

Je viens de publier un article dans la remarquable revue Telos, dirigée par le chercheur Gérard Grunberg. Il s’intitule « Identité de genre, généalogie d’une catégorie politique »[1]
Il est des expressions qui, en quelques années, ont quitté le champ restreint où elles trouvent leur origine pour remodeler substantiellement les pratiques sociales, éducatives, juridiques et médicales. La notion d’« identité de genre » est l’un de ses syntagmes.
Issue d’un contexte clinique très spécifique dans les années 1960, elle visait initialement à penser des situations rares : celles des personnes transsexuelles adultes ou des enfants présentant des « variations du développement sexuel » (VDS, ce que l’on nommait « intersexes »). Aujourd’hui, cette notion structure des politiques publiques, des dispositifs éducatifs, des pratiques médicales et des revendications identitaires. Plus encore, elle est devenue un prêt-à-penser et une solution disponible sur internet et entre pairs pour les adolescents en quête de sens. Mais est-ce vraiment une solution pour des adolescents qui présentent des troubles anxieux, dépressifs, des troubles du comportement alimentaire, des troubles du spectre autistique ou des antécédents traumatiques ?
Cette évolution n’est pas sans conséquence pour la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent.
Depuis une quinzaine d’années, les consultations pour « dysphorie de genre » (diagnostic à spectre large qui inclut un nombre important d’adolescents en quête d’identité dont une majorité de filles) connaissent une augmentation importante dans de nombreux pays occidentaux. Cette hausse concerne principalement des adolescentes sans antécédents de dysphorie dans l’enfance et présentant ce que nous avons nommé ici même des « Angoisses de sexuation pubertaire » (ASP[2]). La question clinique qui se pose alors est simple : assistons-nous à une transformation des modalités d’expression de la souffrance psychique ?
L’identité de genre offre aujourd’hui à de nombreux adolescents un cadre interprétatif efficace faut-il le dire, une façon d’être soi et de le revendiquer. Elle permet de nommer un malaise diffus, une souffrance, de nommer des sentiments d’étrangeté corporelle souvent exacerbés par les transformations pubertaires. Pour certains jeunes, elle fonctionne comme une réponse valorisée sur les réseaux sociaux et disponible permettant de répondre un peu trop rapidement à des questions complexes portant sur des ressentis diffus, sur le corps, la sexualité, les relations aux autres. Or l’adolescence est précisément le temps du doute, de l’incertitude et des identifications en tous genres. Les identifications sont fragiles, exploratoires, contradictoires, parfois transitoires. Je dis toujours que l’adolescence est une période « trans » par excellence, une période de toutes les transitions possibles.
Toutefois, lorsque des identifications, par nature mouvantes et évolutives, sont interprétées comme des identités déclarées, le risque est grand de figer prématurément un processus psychique encore fragile. Cette fixation identitaire peut alors être ratifiée par l’environnement social (parents, professionnels, écoles, institutions) alors même que l’adolescence constitue un temps de subjectivation, d’expérimentations en tous genres, d’hésitation, de doute.
Or cette reconnaissance sociale de l’identité de genre, ouvre souvent la voie à des demandes de validation juridique puis médicale. Dans le modèle affirmatif, la transition médicale vise à aligner le corps sur l’identité de genre ressentie. Une adolescente s’identifiant comme garçon pourra ainsi demander un traitement à base de testostérone, puis revendiquer une mastectomie afin d’obtenir un torse masculin (inutile de dire que c’est irréversible bien que certains psychiatres ont pu dire à des jeunes femmes qui ont regretté : « si c’est juste les seins, vous pouvez vous faire mettre des prothèses »). Les psychiatres et psychologues doivent avoir conscience que, bien que relativement rares, ces interventions sont pratiquées en France, y compris chez des mineures.
C’est ici que la psychiatrie, et tout particulièrement l’approche psychodynamique, se trouve confrontée à un défi inédit. Sa vocation est d’explorer le sens du symptôme, de comprendre les conflits psychiques sous-jacents et de maintenir ouverte la question du devenir. Mais comment préserver cet espace d’élaboration lorsque des réponses identitaires, juridiques ou médicales sont proposées très rapidement ? Pas en termes de temps uniquement mais de validation identitaire : « tu es ce que tu dis et je le soutiens ». Comment penser la complexité psychique lorsque le doute du clinicien tend à être perçu comme une forme de maltraitance ou de non-reconnaissance ? Souvenons nous de ce qui a été dit à une de nos collègues pédopsychiatres : « il faut accompagner la demande, ne pas questionner ».
Au-delà des radicalisations identitaires et de la polarisation idéologique et politique qui traversent aujourd’hui le débat public, les questions qui se posent peuvent être formulées ainsi : comment accompagner des jeunes en souffrance sans réduire leur expérience à une seule grille de lecture ? Comment reconnaître leur détresse sans renoncer à explorer les multiples dimensions, développementales, familiales, relationnelles, traumatiques, psychopathologiques ou sociales, susceptibles de contribuer à leur malaise ? La responsabilité des cliniciens n’est pas de confirmer une hypothèse identitaire, mais de créer les conditions permettant au sujet de penser sa souffrance, de la mettre en récit et de trouver progressivement sa propre voie.
La psychiatrie ne peut se contenter d’entériner des catégories sociopolitiques, quelles qu’elles soient. Sa responsabilité est d’interroger le sens des mots, leur histoire, leurs usages et les représentations qu’ils véhiculent. Elle ne saurait renoncer à examiner de manière critique certaines expressions qui prévalent dans l’espace public, y compris et surtout, dirais-je, lorsqu’elles sont portées par des mouvements militants.
La neutralité clinique ne consiste pas à suspendre sa pensée ni à s’abstenir de toute réflexion sur les évolutions culturelles, sociales et idéologiques de son époque. Elle implique au contraire une vigilance constante à l’égard des catégories utilisées pour décrire la souffrance humaine. Car les mots ne sont jamais neutres : ils orientent les perceptions, façonnent les diagnostics et influencent les réponses thérapeutiques.
Lorsque certaines notions s’imposent comme des évidences, la tâche du clinicien est aussi de les interroger. La psychiatrie doit ainsi rester attentive aux glissements de sens qui peuvent affecter le langage médical lui-même, au risque de voir certaines catégories descriptives se transformer en catégories normatives, voire prescriptives. Penser les mots, c’est aussi protéger la liberté de penser des cliniciens et celle des chercheurs… mais aussi celle patients.
Céline Masson
On pourra lire l’article en question sur le site de la revue Telos :
[1] https://www.telos-eu.com/fr/societe/identite-de-genre-genealogie-dune-categorie-politique.html[1]
[2] https://www.revue-psy.fr/2024/05/06/langoisse-de-sexuation-pubertaire-asp-4006/
